Englués dans un cycle haussier, gaz, charbon, pétrole, uranium sont victimes de hausses prodigieuses sur les bourses mondiales. Sommes-nous à l’aube d’un basculement dans une nouvelle évolution énergétique mondiale, ou d’un simple hoquet passagé? Les mois à venir dévoileront la réponse. Au cœur de ce choc, le gaz naturel est certainement celui que l’on attendait le moins.

Un os au milieu d’une meute de chiens

Le gaz s’était autoproclamé bon marché, climatiquement propre et accessible. Le gendre idéal pour une transition énergétique. Il n’aura fallu que quelques mois pour qu’il ne coche plus aucune de ces cases. Bien que les réserves soient importantes, géographiquement elles sont terriblement limitées. Les deux tiers de l’extraction reposent sur seulement six pays. Avec une part de marché mondiale de 25%, la Russie tient le rôle de pivot entre l’Asie et l’Europe. Il n’en fallait pas plus à Vladimir Poutine pour exprimer sa compréhension des enjeux stratégiques. Il est vrai que dans leur plan de transition énergétique, et à défaut d’alternatives solides, de très nombreux pays ont misé sur le gaz afin d’élaborer une éventuelle migration hors des énergies fossiles.

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Certaines économies asiatiques à forte croissance ont abandonné le charbon pour finalement constater que la Chine et l’Inde sont désormais rivaux et convoitent les mêmes approvisionnements en gaz liquide en provenance des Etats-Unis et du Qatar. Comble de malchance, c’est justement sur ces ressources que l’Europe comptait, afin de diminuer sa dépendance face à la Russie. Taillé dans le même bois que Vladimir Poutine, le président chinois, Xi Jinping, a immédiatement pris les devants en demandant aux entreprises chinoises énergétiques de s’assurer, à n’importe quel prix, leur approvisionnement. Il n’est plus question de mettre à l’arrêt l’industrie nationale par manque d’électricité. La course à la croissance économique et au leadership mondial mérite cet effort. Ainsi, la quasi-totalité du gaz liquide américain termine dans les ports chinois ou indiens. Lancer un os au milieu d’une meute de chiens est l’image qui illustre le mieux cette situation.

De leur côté, grâce au pétrole et au gaz de schiste, les Etats-Unis se sentaient immunisés face au reste du monde au point de déclarer leur domination énergétique. Cependant, le mirage de schiste commence à s’effacer et les regrets de cette stratégie à naître. Avec une froideur implacable, l’inflation est en train de contaminer les ambitions de croissance de l’administration Biden. Pendant ce temps, sur les marchés de l’électricité, la hausse exponentielle des prix du gaz génère un effet domino. Pour pallier ce problème, le charbon a été appelé à la rescousse. S'il est fier de cette nouvelle notoriété, il est à court d’extractions suffisantes et les prix de la houille ont quasiment quadruplé. Maintenant, c’est au tour du diesel de tenter d’éteindre le feu alors que le baril flambe à plus de 85 dollars.

Electrification de l’économie

Dans cette ambiance, le prix de l’électricité atteint des sommets. Sur les marchés européens, de 3,7 centimes le kilowattheure en début d’année, il a grimpé au-dessus de 10 centimes avec des pointes horaires à 20 centimes. Les ventes pour janvier et février s’orientent vers les 15 centimes. Alors que l’électrification de notre économie est en cours, notamment avec l’arrivée massive des véhicules électriques et des pompes à chaleur, il est nécessaire de retenir son souffle. Mais pour combien de temps?

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En réalité, cette situation ubuesque est notre création et, soyons honnête, un pur chef-d’œuvre. A force de retarder une transition hors des énergies qui s’épuisent, les gouvernements se retrouvent devant une complexité croissante et à couteaux tirés. Plus le statu quo dure, plus les possibilités et les options se rétrécissent et termineront par un non-choix imposé. L’histoire montre qu’après un black-out électrique les décisions politiques sont parfois positives, mais jamais décisives. En Suisse, depuis l’annonce de cette probabilité, c’est la panique, les propositions s’emballent. Et à ce prix-là, on n’obtient rien de bon.

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