Nabil al-Atsal cueille ses plus belles tomates. Dans la serre, courant entre les espaliers, il en prend autant que ses bras peuvent en porter, revient vers ses visiteurs: «Tfadal!» Voici, prenez, je vous en prie. Donner, donner ce qu'on a peu. C'est ce que les Palestiniens font le mieux, comme si c'était un devoir. Et Al-Atsal en fait une fête. Après les tomates, il offre ses concombres, et ses oranges légèrement acides. Comme s'il fêtait sa liberté.

«Pendant cinq ans, j'ai dormi ici», dit-il un peu plus tard, assis sur le sol en terre battue d'une haute cahute au milieu des serres, servant le thé. La route qui va à Khan Younis, où est sa maison familiale, traversait le territoire de la colonie israélienne de Gani Tal. Après le début de la deuxième Intifada, il fallait, pour y circuler, un laissez-passer, à peu près impossible à obtenir. Alors, il dormait avec les tomates. Puis les colons sont partis, il y a deux ans. Nabil al-Atsal est maintenant libre d'aller quand il veut de la ville aux serres et de ses trois serres à la ville. Tout est pire, pourtant.

La liberté. Drôle de mot à Gaza. Aussi longtemps que la mémoire cherche, les Palestiniens de la bande ont été occupés. Récemment par les Israéliens, avant par les Egyptiens, les Britanniques, les Turcs de l'Empire, et ainsi de suite jusqu'aux pharaons, ou à peu près. La dernière tutelle, si l'on oublie Alexandre le cruel, fut sans doute la plus dure, et elle dure: l'occupation a officiellement pris fin en 2005, mais elle continue en fait, virtuelle et implacable. Les Palestiniens ne peuvent pas sortir de leur grand rectangle de terre et de sable, ils ne peuvent plus rien exporter, et ce qu'ils reçoivent leur permet juste de subsister. Après la soumission, la survie, parce que le Hamas, qui a reçu une partie du pouvoir par les urnes et pris le reste par la force, n'admet toujours pas qu'Israël puisse exister.

Et pourtant à Gaza, d'un auditoire universitaire à une manifestation du Fatah, d'une officine masquée du Djihad islamique à la cuisine d'un enseignant sans salaire fulminant contre l'injustice, une phrase d'autrefois, familière, trotte dans la tête: «Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation.» Question de génération, sans doute. Jean-Paul Sartre parlait des Français sous botte allemande quand il a produit, en 1944, ce court texte provocant, concentré d'optimisme philosophique gagné sur le malheur. C'est sous l'oppression que les mots et les actes prennent leur poids authentique, quand ils sont prononcés et accomplis dans le danger, «en présence de la mort», écrit-il. C'est dans le péril qu'on touche l'os de la vie, et la liberté au plus près.

Le souvenir de la phrase de 44 est ici d'autant plus pressant que Sartre, le toujours radical, n'a montré vraiment de nuance en politique que quand il parlait du conflit interminable entre les Israéliens et les Palestiniens. Il comprenait les uns et les autres, il cherchait une voie moyenne, ce qui ne lui ressemblait pas. Il était ainsi bien Européen, bourrelé de culpabilité, impuissant face aux Palestiniens qui ont appris, à cause de cela, à mépriser l'Europe. Que dirait Sartre, un quart de siècle après ses derniers mots? Aurait-il fini par traiter les Israéliens de salauds? Probablement pas: il s'intéressait, devant la tombe, au Talmud.

Reste la liberté de ceux qui ne l'ont pas, un gros paquet à cette aune: quatre ans d'occupation en France, quarante à Gaza depuis qu'Israël tient la bande. Pour l'étranger qui vit au milieu des Palestiniens, la conséquence est imparable. Quoi qu'il pense de l'histoire, de la souffrance, des espoirs du judaïsme et de ses égarements, quel que soit son effroi chaque fois que dans les conversations il entend «yaoud» (les juifs) pour nommer ou annuler Israël, il n'a rien à répondre à la question dont on le poursuit: comment pouvez-vous tolérer cette injustice? Deux Gaziotes sur trois viennent de familles qui ont été déracinées, et aucun ne l'accepte. Tout ce qu'ils disent, tout ce qu'ils disent pour expliquer ce qu'ils font (les roquettes, par exemple) a le poids de l'évidence: et tout est dit devant l'injustifiable, le danger et la mort. Dans leur lutte pour la survie d'une nation, les Palestiniens ont, en plus, développé ce qui n'existe à peu près nulle part au Proche-Orient: un débat démocratique très informé, si intense sur les fins (quelles concessions?) et sur les moyens (quelle violence...?) qu'il a dérivé en quasi-guerre civile. Ailleurs dans la région, on n'entend guère que des stéréotypes et des ressassements dictés par la contrainte ou le conformisme local. Ici, les mots ont la lourdeur du fer et du sang.

Et parfois de l'audace autocritique. Ziyad Medoukh tire de petites bouffées de sa chicha sur un trottoir de la rue Nasser, au centre de Gaza. Annapolis vient d'avoir lieu. Il dit comme tous les autres qu'aucune promesse israélienne ne peut être crue: il y en a eu trop, jamais tenues. «Mais les Palestiniens ont aussi leurs responsabilités, ajoute ce professeur. Nous devons dépasser la protestation, entreprendre, faire quelque chose de cette autonomie que nous avons, même dans la prison de Gaza.» Avec ses étudiants, il a créé un petit Centre de la paix d'Al-Aqsa, sorte de contrepoint aux Brigades des martyrs, proches du Fatah, qui portent aussi le nom de la mosquée sacrée d'Al-Qods - Jérusalem.

Mais l'espace du pouvoir est totalement accaparé par le Hamas, depuis son coup de force de juin à Gaza. Le mouvement islamiste dit qu'il est prêt à discuter avec ses adversaires, mais il poursuit en même temps sa mainmise sur la bande. «Ils ont déjà le cul vissé sur les chaises du pouvoir», ironise Ibrahim, un des étudiants de Ziyad Medoukh. Le Hamas vient encore d'étendre son contrôle à la municipalité de la ville de Gaza, et aux tribunaux de la justice civile, ce qui fait fulminer à Khan Younis l'avocat laïque Said Awad, sentant venir la charia. Le Hamas grignote aussi les maisons, la terre.

Derrière les serres de Nabil al-Atsal, l'homme des tomates, au bout d'un chemin de terre s'ouvre un large plateau balayé par le vent de l'hiver qui vient. C'est un espace presque déserté, avec des bribes de chantiers et de plantations. Les deux petits bâtiments au centre étaient ceux de l'école enfantine de la colonie israélienne de Gani Tal. Le Hamas s'en est emparé comme d'une prise de guerre pour un projet qui paraît aujourd'hui incongru: une sorte de Disneyland de la nation palestinienne et islamique. L'ingénieur Abedelsalam Nasser utilise lui-même ce nom yankee en faisant visiter son chantier, dont le vrai nom est Al-Asdaa - L'Echo.

Sur une moitié du plateau, il y aura des fermes d'animaux, des cultures de fruits et de légumes locaux, un centre de pisciculture, des terrains de sport, des restaurants, et aussi la reconstitution d'un village palestinien perdu en Israël et d'un camp de réfugiés. La seconde moitié d'Asdaa aura la fonction d'un petit Hollywood islamique où doivent être réalisés des films et d'autres productions médiatiques. Le premier projet est l'adaptation au cinéma d'un livre de Mahmoud Zahar consacré à Emad Aql, un «martyr» du Hamas, dont Zahar est un des chefs les plus durs. Mais le mouvement, sous blocus international, n'a pas le premier des cent millions de dollars qu'il cherche pour Al-Asdaa, et il ne les trouvera pas facilement. Zahar lui-même, quand il était ministre des Affaires étrangères l'an passé, avait été intercepté au poste frontière de Rafah, du côté égyptien, avec 26 millions dans ses valises.

L'entêtement à construire ce parc de culture et d'attractions imbibé d'islam témoigne de la volonté du Hamas de durer et de contrôler les têtes. Mahmoud Zahar a confié la direction d'Asdaa à Fathi Hammad, un autre dirigeant radical du mouvement, probablement lié à sa branche armée, Ezzedine al-Qassam, et par ailleurs directeur de sa télévision, baptisée elle aussi Al-Aqsa. Ce géant au sourire carnassier explique dans ses studios de Gaza-Ville qu'il faut éduquer les Palestiniens dans les bonnes traditions islamiques et dans le culte de la résistance. L'un des instruments de ce dressage était un personnage d'animation inspiré - encore - de Disney. Nommé Farfour et ressemblant à Mickey, il ne ménageait pas son ardeur contre les yaoud. Il y eut des protestations, une menace de procès. Al-Aqsa TV s'en est tirée en faisant tuer Farfour par un autre personnage animé, vêtu d'un uniforme israélien.

Nabil al-Atsal, le paysan, parle sans tendresse de ce nouveau et puissant voisin qui s'est emparé de la terre comme une mafia. Lui a toujours suivi le Fatah et voté pour lui. «Pas comme mon neveu, qui est Hamas!» Ils en rient. Mais leurs divergences s'effacent quand ils parlent de l'ennemi, le vrai. L'ennemi à qui ils aimeraient quand même vendre des tomates et des oranges si un apaisement venait. Si la frontière s'ouvrait. Elle est bouclée depuis des mois, et dangereuse. Un voisin cultivateur, Bahjat Abu Daqqa, vient d'être tué dans un raid israélien.

A l'est et au sud de la petite terre de Nabil al-Atsal, l'ancienne colonie de Gani Tal allait jusqu'à la mer. Les serres des colons sont restées, en vagues sur les collines, mais à l'abandon, les couvertures de plastique déchirées volant au vent. Un terrible gâchis. John Wolfensohn, l'ancien président de la Banque mondiale devenu pour quelques mois, avant Tony Blair, délégué du Quartette (ONU, UE, USA, Russie) sur le terrain, avait formé et financé - en partie de sa poche! - le projet d'un transfert en douceur de ces milliers de serres des colons aux Palestiniens. C'était une formidable richesse, qui a attisé les convoitises, comme en témoigne la séquestration du plateau voisin par le Hamas. La corruption s'en est mêlée. Mais surtout, après la victoire électorale du mouvement islamique puis son coup de force il y a six mois, la frontière s'est peu à peu fermée à toutes les exportations agricoles, pour punir Gaza d'être devenu politiquement ce qu'il est. Les effets sont catastrophiques: les serres à l'abandon, et à l'infini, le démontrent comme un crève-cœur. Et Nabil al-Atsal n'a plus pour ses propres tomates que le marché intérieur: les prix se sont effondrés sous la surproduction.

La route de la mer qui ramène de Khan Younis vers Gaza est presque déserte. C'est un jour sans benzine. Les Israéliens ont diminué la veille à la moitié de ce qui serait indispensable leurs livraisons de carburant, sous prétexte qu'ils n'étaient pas payés à temps. Du coup, pour protester contre cette aggravation de la pénurie, les stations d'essence se sont mises en grève. Pas de leur propre chef, bien sûr: le Hamas veut ainsi montrer au monde, par cette surenchère, que les effets du siège sont intenables et intolérables.

Le pétrole et l'électricité, qui viennent pour l'essentiel d'Israël, sont les armes massues du blocus. Celle du courant n'a pas encore été utilisée, parce que la Haute Cour d'Israël s'y oppose. Le robinet des produits pétroliers est, lui, fermé progressivement, ce qui a bien sûr aussi un effet sur la production d'électricité: des black-out sont organisés par tournus dans les quartiers.

Le blocus ne touche pas le ravitaillement de base. Contrairement à ce que dit le CICR à Genève, les magasins d'alimentation de Gaza ne sont pas fermés. Ils sont innombrables, et offrent tout le nécessaire. Ce qui manque, c'est l'argent pour les achats, dans les familles où des emplois ont été supprimés, où les salaires ne rentrent plus, ou irrégulièrement. Mais les fruits et les légumes de la production locale sont très bon marché en raison de l'impossibilité d'exporter. Par ailleurs, l'UNRWA (l'organisation onusienne créée après la guerre de 1948 pour les réfugiés palestiniens) apporte une assistance variable à deux tiers de la population.

Le siège affecte tout le reste, tout le superflu qui est parfois vital: équipement, pièces de rechange, certains types de médicaments, etc. L'armée israélienne fait un tri impitoyable dans tout ce qui pourrait avoir une utilisation double, donc aussi militaire et militante. Le papier est ainsi bloqué, sous prétexte qu'il pourrait servir à imprimer les tracts du Hamas ou du Djihad islamique. Cette décision rend furieux John Ging, le chef des opérations de l'UNRWA: il n'a plus de papier pour les 220 écoles dont il assure la gestion.

La sanction collective infligée à Gaza, pour la punir d'être contrôlée par le Hamas, a pour effet de ramener l'existence à un niveau rudimentaire, sans famine. Une survie rythmée par le bruit des explosions, des raids ou des entraînements militaires, forcément proches. Et sous la stridence des chasseurs qui patrouillent dans le ciel, et viennent parfois franchir le mur du son au-dessus de la ville, comme pour un sinistre avertissement.

La routine. Les Gaziotes n'en parlent guère. Est-ce la durée de ce si long conflit, qui fait partie de leur vie? Ils montrent constamment une sorte de stoïcisme amusé dans l'épreuve, à peu près dépourvu de lamentations. Les cohortes humanitaires protestent à leur place.

L'autre jour, chez les Hammad, il y avait fête. Un fils était né, enfin, après tant de filles! A Tal al-Zaatar, qui touche le camp de Jabaliya près de la frontière israélienne, dans la maison où cohabitent plusieurs familles et plusieurs générations, ils avaient invité les parents, les amis, les voisins. A tous les étages, dans toutes les pièces, les convives se réjouissaient en mangeant de l'agneau, du riz et des pâtisseries.

Gaza est ainsi. Il y a tellement d'enfants dans le territoire, et ils sont tenus dans les familles pour un bien si précieux qu'on sent partout, dans ce qui devrait être le malheur, un incroyable appétit de vie. Les adultes, pourtant, ont souvent l'air d'être plus vieux qu'ils ne le sont en réalité, marqués quand même par cette existence anormale. Autour d'une table basse, des enseignants et des fonctionnaires de la santé discutaient avec inquiétude de la nouvelle qu'ils venaient d'apprendre: leur salaire avait été supprimé, par décision de Ramallah. Ils ne comprenaient pas. L'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, malgré le coup de force de juin, continuait de payer à Gaza les fonctionnaires qu'elle avait nommés. «Alors, pourquoi une pareille décision? Veulent-ils nous pousser dans les bras du Hamas?»

L'ancêtre, Abou Jammal, Brahim Hammad de son nom véritable, n'avait que faire de ces détails. Il voulait parler de l'essentiel, avec l'étranger, dans un petit salon où ses petits-enfants l'ont suivi. Il a raconté Nalia, le village près d'Ashkelon où il est né. En 1949, devant la mitraille, les coups, les ordres, il a dû s'enfuir avec sa famille. Et depuis lors, ils vivent là, juste de l'autre côté de la frontière. Abou Jammal ne comprend pas pourquoi le reste du monde continue de tolérer une pareille injustice. «Mais je suis sûr, dit-il en montrant les enfants, qu'ils retourneront à Nalia. Et si ce n'est eux, leurs enfants ou leurs petits-enfants.»

La route qui conduit à Erez, l'unique point de sortie de la nasse (et plus loin à Nalia), n'est pas longue. Dans les derniers faubourgs de la ville, la voiture doit slalomer entre de gros tas de terre jaune. Le Hamas s'attend à une incursion massive de l'armée d'Israël.

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