La seule évocation de la date, 11 septembre 2001, fait émerger une montagne d’images. Rafika Bendermel se remémore les attaques comme si elles avaient eu lieu hier. Elle avait 15 ans à l’époque et faisait son entrée en seconde, au lycée à Villefranche-sur-Saône, sa ville natale et celle où ses parents, Algériens d’origine, ont déposé les bagages. A la fin du cours de sport, elle est rentrée à la maison, en milieu d’après-midi. Le reste de la famille était déjà prostré devant la télévision. A son tour, elle s’est laissé happer par la sarabande hypnotique des images. Un mot pour circonscrire le souvenir tenace de ces premiers instants: «surréaliste». Puis, cette question lancinante qui n’avait pas tardé à poindre: «Al-Qaida, c’est qui?»

Le 11-Septembre est un jalon dans l’adolescence de Rafika, aujourd’hui âgée de 25 ans, titulaire d’un Master 2 de Relations internationales de l’Université Jean Moulin à Lyon. Ancienne rédactrice en chef et toujours contributrice au Lyon Bondy Blog, elle brosse en ces termes sa fiche d’identité: «Je suis Française. Pas tant parce que je suis née en France ou parce que j’en ai les papiers, mais parce que sept de mes ancêtres sont morts pour elle et que d’autres ont aidé à sa reconstruction après chaque guerre mondiale.» Elle est fine et dans le vent, ses épaules dénudées sont dorées et ses ongles peints de violet. Son rapport à la religion ne regarde qu’elle, dit-elle, en baissant la voix. Elle a été élevée dans un contexte culturel et de tradition musulman. Ses parents pratiquent, mais n’ont jamais obligé leurs enfants. «Disons que je suis une cartésienne, qui lâche prise. De temps en temps, j’ai besoin de spiritualité.»

Lorsque les tours jumelles se sont désagrégées, «j’ai grandi d’un coup. A ce moment-là, j’ai commencé à m’informer, à lire beaucoup», se souvient cette jeune «assoiffée de culture». «Il fallait essayer de comprendre. Mais personne ne se doutait de ce qui allait se passer après, notamment pour les musulmans.» Elle poursuit: «Du jour au lendemain, les attentats ont posé la question de l’islam en France. Elle devait être posée, mais l’a été dans de mauvais termes.» Une ombre passe dans ses yeux bruns qu’un trait de kohl allonge à l’infini. Ses sourcils froncent. «Al-Qaida c’était l’ennemi lointain, le terrorisme. Mais à la hâte, on a assimilé l’islam à la violence.» Un amalgame pervers: «Il y a un milliard de musulmans sur terre et nul besoin de rappeler qu’il n’y a pas un milliard de terroristes.»

Les paroles de Rafika se bousculent et ses mains papillonnent sans répit; elle s’efforce de canaliser ses pensées sur les musulmans de France. Si les germes étaient plantés dès les années 1990, ce n’est qu’à compter du 11-Septembre que les dix millions de personnes qui, en France, composent cette «communauté» – une désignation trop bornée pour agréer à Rafika – ont systématiquement été envisagées sous l’angle de la religion. «Avant 1962 (ndlr: indépendance de l’Algérie), on parlait de «colonisés», puis il y a eu les «travailleurs immigrés», qui ont eu des enfants. La question de l’immigration arabe se posait en termes d’ethnicité, et non de religion. Elle tient d’ailleurs à la foi et ne relève en rien des origines ethniques.»

Ce glissement sémantique sournois a accouché d’une haine nouvelle: l’islamophobie. «Il est devenu beaucoup plus facile de se dire anti-islam que raciste, constate Rafika. Le Patriot Act avait entraîné l’arrestation de centaines de «musulmans», la psychose s’était installée.» Et avec elle, «le curseur s’est déplacé dans le débat public en France: moutons dans la baignoire, polygamie, on a associé le pire de notre culture à l’islam. On a oublié qu’il s’agissait d’une religion, qui relève de l’intime, d’un lien privé entre l’homme et Dieu. Associer l’islam à la violence est l’exact contraire de la spiritualité.» Les millions de Français d’ascendance arabe, musulmans ou pas, ont «subi» la stigmatisation. «Il n’y a pas eu de révolte dans les quartiers, aucun soulèvement.» Rafika a pensé que le «débat sur l’identité nationale», lancé par le président Nicolas Sarkozy en novembre 2009, déblaierait les amalgames grossiers: «Enfin nous ­allions parler de vivre ensemble dans une France moderne!» Echec et amertume sur toute la ligne. Piteusement emmanché et lesté d’entrée de jeu par des intérêts politiciens, ce débat s’est révélé être «le paroxysme de la stigmatisation. Il a fait énormément de mal chez les musulmans. Ils se sont sentis insultés. Ils auraient dû se justifier de tous les maux? Mais c’est la négation de l’identité!»

A ce débat tourné court, s’est ajouté au printemps 2011 celui de la «laïcité», dont l’évocation rend paradoxalement sourire et espoir à Rafika. «Cette fois, les gens en ont eu assez que l’on tape toujours sur les mêmes. Le milieu associatif a dit stop, ras-le-bol des mensonges, des affaires globalisées. Tout cela a eu un effet bénéfique: l’indignation. Des musulmans se sont mis à débattre et des blogs ont émergé pour dire: «parlons de nous nous-mêmes». Dix ans après le 11-Septembre, la sphère politique s’est assagie, «elle ne jette plus d’huile sur le feu», constate Rafika. Et à tout bien considérer, «je suis plutôt optimiste», glisse-t-elle. En filant, elle ajoute: «N’oubliez pas de mentionner El Yamine Soum», sociologue français dont les écrits sur les questions de cohésion sociale et de diversité lui sont une source féconde de réflexions.

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