«Une surprenante inversion s’est produite en France, qui laisse la classe politique silencieuse […] Le taux de pauvreté chez les jeunes entre 18 et 24 ans est de 20% d’une génération, soit le plus élevé de toutes les classes d’age. Soit près du triple de la proportion de pauvres chez les 65-69 ans, qui constituent désormais la génération la plus favorisée dans ce pays». Qui écrit cela? Le journaliste économique François Lenglet, habitué des plateaux télévisés. Son dernier livre «Tant Pis! Nos Enfants paieront» (Ed. Albin Michel) est un règlement de compte poli que les nombreux candidats à la présidentielle française 2017 feraient bien de lire. Son argument? L’Hexagone est avant tout victime de l’égoïsme d’une génération: celle née juste après la guerre, émancipée dans les outrances de Mai 68, et qui, jamais, n’a pris de risques. Sauf pour conforter sa rente.

C’est avec cette musique en tête, une fois l’ouvrage achevé, que la nouvelle m’est parvenue, mercredi, des retrouvailles cette semaine, dans un salon du Sénat français, des «anciens de l’UDF», le parti de la droite centriste et libérale crée en 1976 par Valéry Giscard d’Estaing, élu président deux ans plus tôt. Retour en arrière. Le fantôme de Charles de Gaulle – disparu en novembre 1970 – et l’ombre de Georges Pompidou – décédé le 2 avril 1974 – hantent l’Elysée, pris d’assaut par le réformateur VGE, élu à 48 ans en mai 1974 après avoir été le plus jeune ministre des Finances de la Ve République.

Le pays est prospère. La volonté de changement est omniprésente. Giscard, tout en élégance bourgeoise, a ringardisé ses adversaires François Mitterrand et Jacques Chaban-Delmas. Le couple le plus médiatique de France, Jean-Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud, se laisse séduire. Le premier, auteur d’un «Défi américain» plein de promesses de modernisation, est brièvement ministre des Réformes en mai-juin 1974. La seconde, née à Lausanne, entre au gouvernement en juillet comme ministre de la Condition féminine. On pourrait continuer à dérouler le feuilleton, que l’impétueux premier ministre Jacques Chirac, en bon radical-gaulliste peu désireux de changer la France, entreprend de torpiller avec sa démission de Matignon, en août 1976. VGE dispose alors de tous les leviers. Il écrit «Démocratie Française», le livre qui inspirera l’UDF. La France paraît enfin promise à une droite réformiste, orléaniste (d’inspiration «libérale») et girondine (contre le centralisme des Jacobins). L’avenir semble appartenir à cette droite-là, ouverte, créative, réformatrice, pro-entreprise.

Ils ont donc bien raison, les nostalgiques de l’UDF (dissous dans le Modem de François Bayrou en 2007) de cultiver aujourd’hui leurs souvenirs. Car au moment où Emmanuel Macron retrouve des accents giscardiens – sans le ton hautain et ampoulé de Giscard – leur bilan est catastrophique. Où sont-ils, les libéraux d’hier du «Parti républicain», l’une des composantes de l’UDF autour de François Léotard, vite englués dans les affaires? Et comment ne pas sourire aux actuelles charges anti-sarkozystes de Jean-Pierre Raffarin, ce giscardien patenté devenu, en 2002, premier ministre de Jacques Chirac? Quid enfin de Giscard lui-même, aujourd’hui nonagénaire et toujours pas capable d’un véritable «coup de gueule»?

François Lenglet a raison, même s’il prend grand soin dans son livre, de ne pas trop fâcher cette classe d’âge et cette droite bourgeoise qui porte une belle responsabilité dans le gâchis français: prime donnée en permanence à l’égalité sur la liberté, enlisement de la créativité à la fois soutenue et étouffée par la puissance publique, contentement généralisé devant l’explosion des prix immobiliers parisiens (multipliés en moyenne par dix depuis 1975)… Il faut relire aussi «La Droite la plus bête du monde?» (Ed. Belfond), l’ouvrage prophétique de l’ancien ministre Philippe Vasseur, un temps membre de «la bande à Léo», aujourd’hui promoteur de l’excellent Forum pour une économie responsable qui fête cette année son 10e anniversaire dans cinq villes (Lille, Strasbourg, Grenoble, La Rochelle, Paris). Oui, les giscardiens de l’ex-UDF peuvent pleurer sur leur sort. En réalité, ils ont tout raté.

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