Au bout de deux ou trois morceaux, j’ai envie de changer. Je suis de cette génération playlist pour laquelle écouter tout un disque du même artiste n’est depuis longtemps plus la bonne manière d’envisager la musique. J’aime le coq-à-l’âne, la surprise des enchaînements parfaitement dans le tempo ou au contraire complètement incongrus. Parfois j’en ai un peu honte. Je vis avec un homme qui adore approfondir la vérité d’un chanteur ou d’un guitariste en creusant le sillon d’albums-concepts, explorant les liens entre la vie, l’histoire et le son d’une star soul ou pop. Il essaie de m’y intéresser. Mais ça ne marche pas toujours. Ça me convient très bien de ne pas savoir qui chante ou joue, de quand ça date ou d’où ça vient, de ne pas me précipiter sur Shazam quand un titre me fait un peu danser.

Perte de la culture et musique de fond

J’entends ainsi alentour le refrain élimé de la perte de la culture. Des artistes de génie ne serviraient peu à peu plus que de brouet musical, de musique de fond, de décor sonore en streaming pour nos vies trop occupées.

Je crois cependant que c’est complètement l’inverse. D’abord, la génération qui adore les playlists est sans doute aussi celle dans l’histoire qui écoute le plus de musique. Parce qu’elle est accessible, partout, et immédiate. Que se forme ainsi une autre forme de culture, construite sur le picorage peut-être, mais surtout sur l’incroyable ouverture que cela génère, dans tous les sens musicaux possible. Oui, il y a un génie des playlists, celui qui va passer soudain de Gaga à Elvis, de Kanye à Angèle. Ce sentiment permanent de découverte, de voyage étonné vers des artistes que l’on n’aurait jamais choisis chez un disquaire, voilà qui agrandit les oreilles.

Des playlists pour garder le moral

Les playlists ont aussi remis en avant une affaire complètement essentielle: la musique sert à quelque chose. Oui, elles regroupent des styles mais surtout des ambiances. J’écoute de la musique pour faire du sport, des listes chill pour les soirées, d’autres destinées au café du matin, à garder le moral ou pour l’apero mood.

J’ai parfois cru que c’était moderne, mais il s’agit là encore d’une idée fausse. La musique religieuse du Moyen Age aussi était «fonctionnelle». Erik Satie composa sa Musique d’ameublement pour combler les silences dans les conversations. L’opéra a souvent servi à raconter des histoires édifiantes sur la jalousie, les dangers de la passion, les luttes de pouvoir. La musique de ballet, même merveilleuse, sert d’abord à danser. Dès les années 1930, une entreprise américaine s’était ainsi lancée dans des programmations musicales dites «d’ambiance» que l’on pouvait entendre à la radio. L’entreprise s’appelait Muzak et son nom est resté synonyme de musiques sans aspérité ou sans âme. Pourtant, les gens de Muzak étaient des pionniers en avance sur leur temps.

Voilà pourquoi je suis heureuse d’être de cette génération playlist. Parce que je crois qu’écouter mille musiques différentes vaut mille voyages et ouvre le cœur.


La précédente chronique: «Sales jeunes»