C’est le sujet qui monte: les enfants font du bruit. Dedans, ils font tomber des murs de plots, circuler des camions de pompier et des fauves à roulettes, résonner des xylophones et des tambours. Dehors, ils crient, rient et se disputent sans aucun égard pour les promeneurs environnants. C’est très éprouvant pour les nerfs des adultes qui n’ont aucun lien affectif avec les fauteurs de trouble. Les appartements sis sous un logement pourvu d’enfants risquent la dévalorisation et les chiens venus faire leurs besoins près des tas de sable s’exposent à des troubles de la miction.

C’est apparemment nouveau. Avant, les enfants savaient se tenir à leur place. Ou ils jouaient dans le pré derrière la ferme, où leurs cris étaient couverts par le caquet des poules et les meuglements des veaux. Ou alors les adultes étaient à l’usine, au café ou à l’ouvroir au lieu de rester à leur balcon à écouter le chambard de la place de jeu voisine. Que de toute façon ils n’auraient pas entendu sous les appels des marchands ambulants et les plaintes des tramways freinant dans la descente.

Mais, aujourd’hui que le niveau de confort acoustique général a atteint un niveau appréciable, en tout cas dans les quartiers résidentiels, le bruit des enfants fait tache. D’autant que la tenue des enfants ne s’est pas améliorée, bien au contraire. Ainsi, à Lisieux, un cabinet d’avocats a dû dénoncer à la police la maman de jour qui gardait trois petits au-dessus de leur tête (et de celle de leurs clients). Le mois dernier, la dame a été condamnée à 600 euros d’amende et 150 euros de frais de procédure et elle a encore le front de se plaindre. Elle aime les enfants, fait-elle valoir, et elle souhaiterait continuer à en garder. La belle excuse!

A Zurich, des éducateurs incapables de tenir les enfants en laisse ont décidé de contre-attaquer: ils réclament l’inscription dans la loi d’un droit des enfants à faire du bruit. Droit qui pourrait être valablement opposé à celui des retraités de faire la sieste et à celui des avocats de recueillir les secrets fiscaux de leurs clients dans un silence suffisamment ouaté pour inspirer la confiance. Car, font-ils valoir, un enfant qui ne fait pas de bruit n’est pas tout à fait un enfant, et qui n’a jamais été tout à fait un enfant a de la peine à devenir tout à fait un adulte.

On pensera ce qu’on veut de leur argumentation, mais je crains fort qu’ils ne se fassent des illusions. Avoir un droit ne garantit pas grand-chose par les temps qui courent. Prenez celui de se pochetronner dans les stades. Ce droit, découlant directement du principe constitutionnel de liberté individuelle et d’autant plus précieux qu’il coïncide harmonieusement avec celui des marchands de spiritueux à écouler leur marchandise, sera piétiné dès juin prochain durant les matches jugés à risque par la police. Si on a pu faire ça, je ne vois vraiment pas pourquoi on ne pourrait pas, droit ou pas, mettre des muselières aux enfants bruyants, qui rapportent beaucoup moins que les supporters bourrés.

Parce que les enfants, tout de même, me dites-vous? Ouiche. Si on parle de droits, on parle de droits, pas d’attendrissements maternalistes. Et tout le monde a ses droits, pourquoi pas les grands-mères celui, relevé sur la RTS par une commentatrice avisée dont j’ai oublié le nom, d’écouter la télé plein pot, sans s’agacer les oreilles avec un sonotone?

Bien sûr, on pourrait voir les choses différemment. Se dire que nous avons tous un peu besoin des autres – même si je peine à voir qui a besoin de fans de foot avinés – et que cela mérite un effort: un peu d’égards par ici, un peu de tolérance par là. Dans ma jeunesse ça s’appelait la solidarité. Mais c’est passé de mode. Aujourd’hui, on n’est plus trop solidaires. On est décomplexés.

Les enfants font du bruit. Longtemps, on a fait mine de ne pas s’en apercevoir. Ça change