Génétique et genre: y a-t-il du génétiquement correct?

Ariane Giacobino, médecin spécialiste en génétique médicale, met en garde contre la tentation d'expliquer par les gènes ce qui peut s'expliquer par l'histoire et la vie.

Vient d'être publiée dans un journal médical de psychiatrie à fort impact scientifique, Biological Psychiatry, une étude australienne qui démontrerait une association entre des variations génétiques dans le gène du récepteur aux androgènes et le transsexualisme. Nous démontrer que le transsexualisme a en fait une base génétique? Pour cette étude furent enrôlés 112 transsexuels (hommes en femmes, pré ou post-opération de changement de sexe, la plupart suivant un traitement hormonal), certains, nous dit-on, ayant déjà présenté des troubles de l'identité dans l'enfance, d'autres pas, et la sexualité des sujets étant connue dans 40% des cas.

Cette analyse se fonde sur l'étude d'un gène déjà décrit comme pouvant être associé au risque de cancer de l'endomètre, du sein et de la région colo-rectale, ainsi qu'à l'infertilité masculine idiopathique ou au développement d'ovaires polykystiques. Ce gène codant pour un récepteur hormonal est donc impliqué dans une multitude de voies de régulation endocrinienne. Ceci pourrait expliquer que ses variations génétiques puissent avoir pour conséquences des pathologies très variées.

Dans le cas qui nous intéresse ici, il convient de noter que la significativité des résultats est extrêmement faible: la variation génétique est présente chez 44.1% des transsexuels, mais aussi chez 36.5% des contrôles (hommes de sexualité inconnue dans tous les cas). Les auteurs concluent que l'association significative qu'ils décrivent démontre le rôle de facteurs génétiques dans le développement du transsexualisme hommes en femmes.

Outre que l'étude australienne est scientifiquement discutable, le postulat de départ l'est aussi: définir si l'on est génétiquement déterminé à devenir transsexuels hommes en femmes est tout à fait contestable. On nous a parlé du gène de l'homosexualité, il s'agit maintenant du gène du transsexualisme, bientôt celui de la performance sexuelle? Ne conviendrait-il pas de prendre le temps de réfléchir?

Au-delà de la science, l'étude des bases génétiques du comportement est un volet très à part soumis à de multiples influences, facteurs environnementaux, psychologiques et relationnels. Il ne faut pas oublier que, par ailleurs, les gènes subissent déjà in utero, puis tout au long de la vie, des modulations que l'on appelle «épigénétiques». Ces modulations affectent l'expression des gènes sans changer leur séquence d'ADN. C'est cette part d'imprédictible et de modulable de notre génétique individuelle, qui façonne l'unicité des individus et permet d'échapper à un déterminisme génétique trop contraignant. Grâce à cette part d'imprédictible on échappe à la tentation d'un screening prénatal pour savoir si l'enfant à naître sera transsexuel, bisexuel, aimera les bagarres ou sera bon élève. C'est en utilisant la génétique à mauvais escient que le risque d'une discrimination précoce risquerait de naître.

A côté des tendances à vouloir définir les bases génétiques des comportements, il y a les réalités du vécu. Elles apparaissent au travers de livres, films, témoignages et dans tous les mouvements et associations qui se sont créés: transsexuels (l'Association 360-trans à Genève), intersexuels (l'Organisation Internationale des Intersexes), la manifestation «ni hommes, ni femmes» du 11 octobre 2008 à Bruxelles. Ces témoignages nous rappellent qu'il y a des individus, des histoires de vie, souvent douloureuses, et que la société devrait, plutôt que de rechercher la catégorisation qui pourrait découler de ses avancées scientifiques, tenter de résoudre les questions liées à l'intégration des transsexuels et des intersexuels.

Il y a des femmes qui n'ont qu'un ou qui ont trois chromosomes X au lieu de deux, des infertilités masculines où l'homme porte un chromosome X en plus, ou un fragment du Y en moins, est-il nécessaire de savoir quel est le compte des chromosomes X ou Y? Pense-t-on qu'il pourrait avoir une incidence sur la vie sociale ou socioprofessionnelle?

Si le fait de connaître la constitution chromosomique apporte un mieux-être ou permet de proposer une aide médicale ciblée, c'est formidable et c'est le but recherché, mais la connaître pour mettre des étiquettes est dangereux. On risque d'en arriver à considérer anormal ce qui est une variation, ou à n'accepter que ce qui est «conforme».

Des philosophes structuralistes, Gilles Deleuze ou Michel Foucault, ont initié le mouvement Queer ou transgenre aux Etats-Unis, qui a ensuite gagné la musique, l'art contemporain, la photographie, la littérature et peut-être bousculé certain codes sociaux. Pourrait-on imaginer maintenant, comme le suggère la philosophe transsexuelle activiste Béatriz Preciado, que le genre devienne quelque chose de fluide ou de flexible, qu'on adopte comme on le sent, avec ou sans traitement hormonal, chirurgie, suivi psychiatrique. Pour elle, le système «classe-sexe-genre-race» est une construction sociale. La société n'est certainement pas prête pour cette déconstruction du genre, mais les mouvements de trans/intersexuels réclament leur droit à la différence sans exclusion. Il faut essayer de les entendre.

On associe par ailleurs trop souvent le sexe, en tant que genre, à la sexualité. En discutant avec des transsexuels, et des intersexuels, on comprend bien que leur demande ne concerne pas directement leur vie sexuelle mais leur ressenti d'eux-mêmes et comment ils se positionnent comme personnes, en accord ou non avec leur sexe génétique et biologique.

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