La semaine qui vient marquera le réel lancement de la campagne précédant la votation du 7 juin consacrée notamment à l'initiative sur le génie génétique. Il y a longtemps que les Suisses n'ont pas été appelés à se prononcer sur une question aussi fondamentale. Car ils ne décideront pas seulement de la réglementation sur les brevets de produits génétiquement modifiés, ni même de questions aussi capitales que l'avenir de la recherche, de la formation ou de notre industrie de pointe. Il s'agira pour les citoyens de se déterminer sur la place de la science dans notre société, de la confiance qu'ils désirent lui accorder, des contraintes auxquelles ils veulent la soumettre. Les politiciens ont l'habitude d'user et d'abuser des termes de «choix de société» à chaque rendez-vous électoral. Cette fois-ci, l'expression se justifie. Le 7 juin, la Suisse se choisit un destin. Et il n'est pas exagéré de dire que cette votation est aussi importante que celle qui traumatisa la moitié du pays le 6 décembre 1992.

Les signes avant-coureurs inquiètent les opposants à l'initiative. Des sondages confidentiels montreraient que les électeurs sont très indécis. Dans certaines régions, telles que le canton de Vaud, l'initiative pourrait même récolter la majorité des suffrages. La nervosité gagne les rangs des milieux scientifiques et politiques mobilisés contre l'initiative. C'est l'alerte rouge.

La contre-offensive est annoncée pour ces prochains jours. Parmi la nuée d'organisations qui délivrent leur mot d'ordre, le Conseil fédéral, représenté exceptionnellement par trois de ses membres, va donner de la voix et battre le rappel des troupes. Le débat sera corsé. Il s'engage dans un environnement tendu où l'importance de l'enjeu peut inciter chacun des deux camps à la facilité ou la démagogie. Il arrive déjà que dans leur empressement certains partisans de l'initiative confondent sans trop de bonne foi les questions soumises au vote avec le clonage de Dolly ou la «vache folle» pourtant totalement hors de propos. A l'approche du scrutin, il est probable que ce genre de dérapages se reproduiront.

Du côté des opposants à l'initiative, la tentation est forte d'asséner des arguments strictement matériels. On évoque la menace que le texte proposé fait peser sur l'emploi, le risque de voir les secteurs les plus prometteurs de l'industrie quitter définitivement la Suisse en cas d'acceptation. Ces arguments sont difficilement contestables mais ils donnent la désagréable impression d'éluder la discussion sur le point crucial: celui de l'éthique, des garde-fous nécessaires à la recherche scientifique. Beaucoup de chercheurs, et des plus éminents, se sont déjà exprimés. Leurs avis nous sont indispensables. Mais nous aimerions entendre davantage de philosophes, de théologiens et de penseurs répondre aux questions simples qui agitent l'opinion publique. Au bout du compte, personne ne doit donner l'impression de s'être dérobé. Car la décision qui tombera le 7 juin sera lourde de sens. Et il ne faudrait pas à ce moment-là que nous puissions regretter d'avoir manqué un débat aussi essentiel.

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