Genève, 9 novembre 1932 L'armée suisse tire sur la foule

Il y a 75 ans, de jeunes recrues faisant face à une manifestation contre le fascisme à Plainpalais ouvraient le feu. Treize morts et 65 blessés. Retour sur une tranche tragique de l'histoire romande, en passant par les archives du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne».

Il y a d'abord le contexte historique. Les années 30 sont estampillées comme une période de grande agitation politique à Genève. Lors des élections cantonales de 1930, le Parti socialiste remporte 37 sièges (sur 100) au Grand Conseil. Mais il n'est pas représenté au Conseil d'Etat, où l'on ne trouve que des représentants de la droite. En 1931, la gauche dénonce une série de scandales politiques et financiers, un conseiller d'Etat radical est même contraint à la démission.

A cette époque, Genève compte alors moins de 180000 habitants, mais affiche un taux de chômage de 8,5%. Dans l'âpreté de ce climat social alors sans filet, l'Union nationale (UN) de Georges (dit Géo) Oltramare, séducteur un peu niais et chantre du journal Le Pilori, ne rêve que d'une seule chose: instaurer une dictature fasciste, inspirée non tant par une vision programmatique que par la haine du Parti socialiste de Léon Nicole1 et Jacques Dicker, du mouvement syndical et de la gauche genevoise en général. Un des membres de l'UN siège d'ailleurs au Conseil d'Etat, aux côtés des radicaux et des libéraux. Genève est très clairement divisée en deux camps. Notre «polarisation» politique de 2007 paraît bien fluette en regard de la guerre de tranchées qui se prépare.

5 novembre 1932. Une affiche de l'UN apparaît sur les murs de la ville, qui annonce la mise en accusation publique des «sieurs Nicole et Dicker» pour le 9 novembre2 à 20h30 dans la salle communale de Plainpalais. La méthode est à la mode: elle se calque sur les «procès» populaires déjà à l'œuvre en Allemagne, et la gauche genevoise l'a elle-même déjà éprouvée. Le lendemain, le PS demande l'interdiction de cette assemblée. Le Conseil administratif puis le Conseil d'Etat dirigé par le libéral Frédéric Martin répondent négativement. Prête à en découdre avec la «racaille fasciste», l'assemblée générale du PS décide alors d'une contre-manifestation le même soir. Quatre mille à 5000 personnes répondent à l'appel.

A 17h30, 610 soldats envoyés par le Département militaire fédéral débarquent, à la demande du Conseil d'Etat. Ils sont suivis des contre-manifestants. Le meeting de l'UN débute. Face à l'agitation, le gouvernement s'affole. A 21h15, la 1re compagnie, soit 108 hommes, se dirige rue de Carouge afin d'assurer la tenue de la rencontre. Dix-huit soldats sont désarmés par la foule dans la rue. Officiers et sous-officiers subissent de lourdes attaques verbales.

Vingt minutes plus tard, c'est le drame. La troupe, acculée devant le palais des Expositions, ouvre le feu, sur le commandement du major Perret. «Dans la nuit, pendant deux secondes, le terrible crépitement d'un fusil-mitrailleur», décrit le Journal de Genève. «L'effet fut immédiat; un vent de panique passa sur la horde hurlante qui aussitôt se dispersa, fuyant dans toutes les directions.»

Treize personnes sont tuées, 65 blessées, en réalité en douze secondes. Davantage des passants que des militants, d'ailleurs. Le lendemain, Nicole et d'autres socialistes sont arrêtés, rendus responsables de ces événements puis écroués à Saint-Antoine: «Au moment où il passait au greffe de la prison, Nicole s'écria: «Je me fiche du mandat d'arrêt signé par un imbécile», puis, s'adressant aux gardiens et aux gendarmes: «Vous êtes commandés par une bande de crapules, mais, soyez tranquilles, je les aurai!»

En mai 1933, à l'indignation générale de l'opinion publique, Léon Nicole sera condamné par une cour d'assises fédérale à 6 mois de prison. Puis, avec un taux de participation de 82,3% (!), il est plébiscité au Conseil d'Etat en 1933 avec trois autres socialistes. Ce, dans un contexte de grave crise économique (les soubresauts du krach américain de 1929), et après l'échec d'une importante conférence internationale sur le désarmement. Genève, premier canton «rouge», désormais. Nicole est placé à la tête du gouvernement et du Département de justice et police. Mais la majorité change en 1936, et il perd son mandat.

Mais revenons aux événements. Au lendemain de la fusillade, le Journal de Genève annonce à la Une la triomphale première élection du démocrate Franklin Delano Roosevelt à la présidence des Etats-Unis, contre le sortant, Herbert Clark Hoover. Il faut aller jusqu'en page 4 pour lire, sous un gros titre (pour l'époque): «Sanglante émeute». «Tel est le bilan de la politique de M.Léon Nicole, écrit René Payot [...] Nous lui avions dit que sa triste besogne s'achèverait dans la rue. Nous le rendons responsable du sang qui a coulé. [...] Cet homme est plus qu'un malfaiteur public.» Le quotidien libéral démonte aussi point par point le compte rendu du journal Le Travail: «Les hommes désarmés furent recueillis fraternellement par la foule, qui en a assez de constater à quoi servent toujours les fusils - contre les peuples pacifiques dans les guerres nationales et contre les travailleurs dans le régime de lutte de classe que nous vaut le capitalisme.»

Accusé d'«exciter la populace», Nicole est beau parleur qui, le soir du drame, en pleine rue, harangue les foules: «Ce qu'il faut maintenant, cite le Journal, pour répondre aux provocations du gouvernement qui a mobilisé contre nous la gendarmerie, la police et l'armée, c'est la révolution. Et que cela ne soit pas seulement une révolution genevoise ou une révolution suisse, mais une révolution mondiale. Camarades! A bas le gouvernement aux ordres d'un mameluck! Tous debout pour la révolution!»

On avait un peu oublié ce discours politique musclé, messianique, salué par des «vociférations». Qui tranche avec le «calme parfait chez ces jeunes soldats qui, brutalement attaqués, ont accompli leur devoir» face à «toute la lie de la ville remontée à la surface». Le descriptif est placé juste au-dessus d'un texte publicitaire: «Tes nerfs sont en paix et ton cœur en sécurité si tu bois du café HAG sans caféine»... Hasard de proximité, sans doute.

«L'ordre dans la rue est assuré; l'ordre dans les cerveaux doit être rétabli», éditorialise René Payot le 13 novembre, au lendemain d'une grève générale déclenchée en réaction aux événements et partiellement suivie. Des bataillons de militaires affluent à Genève pour le maintenir, cet ordre. Ils sont désormais en service actif et sous le régime de la loi martiale. Comme en temps de guerre. Mais ils seront rapidement démobilisés.

«Est-ce que cette cruelle expérience suffira?» se demande le célèbre journaliste trois jours plus tard, passant de l'opinion à l'analyse: «La classe ouvrière n'est pas en cause, et nous voulons espérer que ses chefs la désolidariseront d'avec les éléments qui l'ont aiguillée sur une mauvaise voie et l'arracheront à une politique qui n'avait plus rien de socialiste. Si MM. Naine et Rosselet [de l'aile modérée et pragmatique du PS] veulent sincèrement rétablir dans cette ville une situation nouvelle, ils doivent mettre fin à une équivoque qui n'a que trop duré sur l'emploi de méthodes imprégnées de bolchevisme et renouer les traditions de Charles Naine, dont la sagesse et l'idéal condamnaient la folle politique poursuivie par Nicole sur les tréteaux et par Dicker dans la coulisse. Le Parti socialiste est arrivé à la croisée des chemins.»

Si l'on ne peut soupçonner le Journal de Genève3 de la moindre sympathie à gauche, l'obédience libérale est encore plus claire dans la Gazette de Lausanne. Dans son éditorial du 11 novembre 1932, Georges Rigassi, directeur, fustige le «complot révolutionnaire» que Nicole «fomente depuis des années par toute son action: atteinte à la sécurité de l'Etat, en préconisant dans l'armée le noyautage révolutionnaire, en provoquant les lecteurs de son journal et les auditeurs de ses discours à la révolte à main armée, au pillage et à la destruction de la propriété privée. Jamais encore, un révolutionnaire - lequel d'ailleurs prend ouvertement parti pour Moscou contre la IIeInternationale - n'a assumé dans notre pays d'aussi lourdes responsabilités.»

Et Rigassi d'opposer les militants de gauche à «la partie saine de la population», en exhortant cette dernière à «conserver son sang-froid et sa dignité», d'autant que l'esprit d'émeute se répand aussi à Lausanne, où les autorités ont mis leurs services de sécurité en état d'alerte maximale. «Plus que jamais, la vigilance est le premier devoir des autorités, comme des citoyens», écrit le correspondant du quotidien vaudoisà Zurich.

Et le rôle de l'Etat, dans cette ambiance de lutte de classes? «On a peu à peu cessé de le considérer comme une autorité supérieure, écrit la Gazette une semaine après les événements, dont la tâche essentielle est de maintenir à l'extérieur la paix dans la dignité, à, l'intérieur l'ordre dans la liberté. L'Etat est devenu une caisse de prévoyance, alimentée par un certain nombre de contribuables au profit des autres. En vertu de cette conception, d'essence socialiste, il s'est déjà formé une masse de plus en plus collectivisée, qui s'attend, comme les foules de l'empire romain, à être nourrie par ses dirigeants politiques. Il y a un quart de siècle que la majorité des partis bourgeois, par les incessantes concessions qu'ils font au socialisme dans la législation, travaillent, inconsciemment, à tuer le sens de la responsabilité individuelle.»

On ne saurait se trouver dans un affrontement gauche-droite plus classique. «Tout le problème actuel, conclut la Gazette, est d'amener les partis d'ordre à faire sur eux-mêmes un retour capable de leur révéler leur vraie situation et de leur restituer l'esprit politique.» Comme si, dans cet entre-deux-guerres troublé, l'aspiration à la rédemption générale pouvait sublimer les divergences idéologiques et sociales. Et les morts servir à quelque chose.

1A lire: André Reuber, Léon Nicole, le franc-tireur de la gauche suisse, 1887-1965, Ed.Slatkine, 2007.

2Pour le 75e anniversaire, un rassemblement est prévu ce jour à 17h30 à Plainpalais, près du monument commémoratif, en présence des conseillers d'Etat Charles Beer et Laurent Moutinot.

3Il faut lire aussi les articles très détaillés de la Tribune de Genève,journal qui se prétend alors «neutre». A découvrir sur http://www.tdg.ch

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