Pendant que la tragi-comédie de son Institut universitaire de Hautes Etudes internationales (HEI) n'en finit pas de rebondir (Le Temps du 9 janvier), la Genève internationale passe à côté des vrais problèmes. Ce ne sont ni les incantations sur la gloire passée ni la complaisance qui la feront revivre mais la prise de conscience que le monde a irrémédiablement bougé. En se focalisant de manière exclusive sur la résolution des conflits, l'école classique des relations internationales est devenue largement obsolète. Le passage d'un monde bipolaire à la domination insolente d'un seul rend caduques les réflexions et les stratégies du passé. Imaginer que la Genève internationale retrouvera son lustre et son utilité sur un projet de Maison de la Paix relève de l'illusion.

Les secousses formidables qui ont successivement ébranlé la planète posent des défis nouveaux. Si elle ne saisissait pas cette opportunité, Genève, et avec elle la Suisse tout entière, aurait abdiqué toute volonté, tout espoir de peser un jour sur le destin du monde. Pour un pays qui a vu naître la Croix-Rouge, qui a inventé l'humanitaire, qui a porté la Société des Nations, ce suicide aurait un goût de cendre.

Mais pour renaître, encore faudrait-il identifier correctement la nature des transformations du monde international. Pour beaucoup, le consensus de Washington et le diagnostic de Fukuyama demeurent l'horizon indépassable de notre temps. La chute du mur de Berlin constitue l'alpha et l'oméga de la pensée savante: du plan au marché ou la fin de l'histoire. Tout Davos se trouve en concentré dans l'ambition d'une nouvelle harmonie économique, au-delà des idéologies et des clivages dépassés. La recherche de la compétitivité tient lieu de religion, les bons offices de stratégie politique. L'action humanitaire en catastrophe est là pour remédier aux balbutiements de l'histoire.

Ces dernières années, deux événements majeurs ont pourtant totalement modifié la donne. La crise économique asiatique de 1997, la crise russe de 1998 et l'éclatement de la bulle spéculative (1999) ont cassé l'imaginaire du marché autorégulateur étendant ses bienfaits sur la surface du globe. La politique impériale des Etats-Unis, subordonnant toute politique extérieure à des fins intérieures, porte le coup de grâce au fantasme de la post-modernité.

On sait désormais que si la libéralisation des échanges a parfois contribué à la croissance économique, elle a souvent renforcé les inégalités sociales, détruit les emplois, ruiné les paysans, amoindri les capacités productives, émietté le capital social, accentué la balkanisation des sociétés. Mais ce n'est là qu'un aspect du problème. Quand le gouvernement des Etats-Unis refuse de ratifier les accords de Kyoto, quand il conditionne son aide internationale aux pays d'Afrique et d'Amérique latine à la levée des barrières douanières vis-à-vis des produits américains (subventionnés), quand il oppose son veto à l'application des accords de Doha sur l'accès des pays pauvres aux médicaments essentiels, on doit comprendre que la problématique des relations internationales a emprunté un tour nouveau. D'un côté, le gouvernement américain peut accorder 57 milliards de dollars à ses agriculteurs (Farm bill grants de 2001), de l'autre, dans le cadre d'un deal pathétique, il demande aux pays pauvres de supprimer leurs tarifs douaniers sur leurs produits essentiels. Il n'est pas besoin d'être prophète pour prévoir que, dans les pays en développement, des millions de petits agriculteurs, de familles et ceux qu'ils font vivre (artisans, petits commerçants…) vont se retrouver ruinés, réduits à la famine et venir grossir encore la masse des millions de pauvres qui s'agglutinent autour des villes. L'issue des négociations sur l'accès aux médicaments essentiels n'est pas moins tragique.

L'enjeu international se joue aujourd'hui à Genève, au sein de l'OMC bien sûr. D'un côté, ceux qui défendent unilatéralement les politiques de libéralisation et de compétitivité économique, quelles qu'en soient les conséquences et quitte à tricher un peu. De l'autre, ceux qui plaident pour une meilleure articulation entre croissance, intégration et développement social. Une grande partie des débats se déroule à Genève. Et, si Washington symbolise encore l'ancien consensus, Genève demeure encore pour un temps le lieu où commence à émerger un nouveau paradigme international.

Au sein des grandes organisations sociales de Genève, le BIT, l'OMS, la CNUCED, l'UNRISD pour n'en citer que quelques-unes, beaucoup plaident pour une nouvelle stratégie aussi attentive à l'intégration sociale qu'à la croissance du PIB. Des pays en développement, de plus en plus nombreux, défendent ces positions. L'amélioration de la compétitivité économique et la libéralisation des échanges doivent être intégrées à des objectifs plus larges. Des entreprises aussi ont pris conscience que leur développement peut être limité par l'accumulation de problèmes sociaux.

A l'OMC, les débats sur la clause du traitement différencié et préférentiel, sur la possibilité de subventionner les services fondamentaux pour le développement, sur l'élargissement des exceptions aux aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce, constituent aujourd'hui des enjeux décisifs. Plus globalement, une réflexion approfondie sur les moyens de concilier compétitivité économique et efficacité sociale fait encore défaut à la société internationale.

Or, la grande majorité des pays en développement est terriblement démunie, particulièrement en compétences. Les organisations internationales recherchent désespérément l'appui de la communauté académique, mais avec bien peu de réponses. Il faut admettre hélas que, sur ce terrain, la Genève internationale est pour l'essentiel absente. Elle vit encore sous le paradigme du consensus de Washington que tout le monde rejette aujourd'hui. Ce faisant, sa capacité d'intégration des nouvelles préoccupations internationales s'en trouve affaiblie.

Autour de ces enjeux, d'importance considérable, Genève pourrait constituer un pôle international majeur de réflexion, de recherche, de formation, d'enseignement de haut niveau, associant organisations internationales, universités, centres de recherche, autorités politiques, syndicats, ONG et secteur privé.

C'est sur ce terrain sans aucun doute, bien davantage que sur celui du management du commerce international ou des missions de bons offices, que Genève a des cartes à jouer et peut se ménager une place indiscutable. Encore faut-il qu'elle le veuille.

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