Aucun cinéaste digne de ce nom ne voudrait d’un scénario aussi bancal. Un inspecteur genevois en train d’écouter des conversations entre des prévenus et leurs avocats tout en notant leurs propos sur un fichier. La logique machiavélique voudrait que ce fin limier – par ailleurs formaté à l’ancien système dont l’excellence est vantée par les syndicats de police – entende de telles confidences sans rien retranscrire et donc sans avouer une entorse grossière à la protection du secret professionnel. Mais non. Et huit ans après, patatras! Le pot aux roses est découvert et la nouvelle provoque un petit séisme, même si tout le monde se pince encore pour y croire.

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Normal. Tous les ingrédients sont réunis pour faire monter dans les tours. La défense des escrocs de la construction s’indigne, flaire le complot, dénonce l’implication possible du parquet et saisit toutes les instances imaginables pour établir les faits, sanctionner les responsables et, au passage, faire exploser ce dossier mammouth pour lequel seules les peines de prison étaient encore contestées en appel. Légitimement, l’Ordre des avocats s’inquiète aussi d’une atteinte qualifiée de gravissime et d’inacceptable à un pilier de l’Etat de droit.

Précipitation politique

En attendant de savoir si un policier ou une procureure aurait mené cette enquête de manière partiale, multiplié les erreurs de procédure ou exploité des preuves obtenues illicitement (ce qui motiverait une récusation), aurait violé son serment (une sanction disciplinaire), voire aurait poussé le bouchon au point de devoir répondre d’un abus d’autorité (au pénal), la fièvre a également gagné le monde politique. C’est une constante à Genève, où les rapports institutionnels sont tendus, où tout prend instantanément des proportions gigantesques et où certains tombent très vite dans une tentative de déstabilisation du Ministère public.

Cette affaire ne fait pas exception. La Commission de contrôle de gestion du Grand Conseil, dont des membres ont eu maille à partir avec les tribunaux et nourrissent ouvertement des rancunes, s’est déjà mise en branle pour faire sa petite enquête sans s’embarrasser de la séparation des pouvoirs et sans même attendre de savoir si le système judiciaire est apte à remédier aux dérapages. Il est bien loin le temps où ce même parlement refusait de lever l’immunité parlementaire d’un magistrat dans la fameuse affaire Noga afin d’éviter une mesure lourde pour la justice en général. Aujourd’hui, tout est prétexte à un croc-en-jambe dans une ambiance devenue, on peut le dire, délétère.


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