Opinion

A Genève, la génération Y galère pour trouver un logement

Il est temps que Genève sorte de sa torpeur provinciale et assume son statut de métropole, estime le conseiller d’Etat genevois Antonio Hodgers. Qui plaide pour un ambitieux Plan directeur cantonal 2030 qui prévoit la construction de nouveaux quartiers tout en préservant 97% de la zone agricole et 89% de la zone villa de la République

Genève s’enlise depuis une année dans une nouvelle guerre du logement autour de la Loi sur les démolitions, transformations et rénovations de maisons d’habitation (LDTR). La droite (immobilière) impose des projets de loi que la gauche (locataire) conteste en référendum. Il s’agit de classiques et stériles débats que la population est appelée à trancher sans grande conviction.

Surtout, elle ne permettra en rien de résoudre la pénurie du logement. Pour preuve: alors que la loi pour transformer les bureaux en logements n’aura péniblement produit qu’une dizaine d’appartements en neuf mois (les initiants avaient promis 220 unités par année), celle permettant au locataire d’acquérir son bien en PPE ne créera par définition pas un seul appartement supplémentaire. En attendant, il manque toujours entre 20’000 et 30’000 logements pour résorber la pénurie qui frappe le canton du bout du lac depuis 20 ans.

C’est d’un conflit des générations qu’il s’agit

En réalité, l’opposition propriétaire/locataire occulte une ligne de conflit autrement plus structurante: celle des générations. D’un côté, la génération des baby-boomers (née entre 1945 et 1965) a bénéficié d’une forte croissance économique, ainsi que d’espaces abondants et bon marché. Biberonnée à la sécurité de l’emploi et à la certitude d’une carrière auprès du même employeur, on lui a offert la possibilité de construire facilement sa villa, le plus souvent de manière relativement proche des zones déjà urbanisées, de bétonner de larges champs agricoles, ou encore de rouler en voiture jusqu’au centre-ville (et s’y garer sans trop de problème). Ceci a été possible au bénéfice de règles environnementales et de construction à l’époque plus souples et peu contraignantes.

Pour la génération Y, c’est la galère

De l’autre côté, la génération «Y» (nées entre 1980 et 1995), en quête d’une sécurité matérielle qu’elle peinera à obtenir, cherche aujourd’hui à stabiliser sa vie professionnelle et familiale. Or, l’espace territorial est devenu contraint. Avec une zone agricole désormais fortement protégée par Berne, les terrains vierges et constructibles sont devenus rarissimes et les projets ne peuvent être développés que dans des zones déjà bâties. A l’étroit dans une urbanité souvent subie, cette génération encaisse difficilement l’explosion des prix tant à la location qu’à l’accès à la propriété. Souvent, les jeunes familles sont forcées d’éloigner leur domicile de leur lieu de travail et le paient par un temps important affecté au transport.

La génération des baby-boomers, la bien logée

La différence d’opportunités entre les baby-boomers et la génération «Y» est criante. Elle se traduit aujourd’hui politiquement par un conflit opposant les générations: les biens logés – aux bons endroits et à bas prix – freinent les velléités de mutation urbaine en faveur des mal logés, notamment dans la zone villa appelée à être densifiée pour y accueillir des logements supplémentaires. La propriété privée, qui ne devrait pas pouvoir faire obstacle à un intérêt public majeur comme l’accès au logement, y est au contraire sacralisée au point qu’un seul petit propriétaire peut stopper pendant des années la construction de plusieurs dizaines, voire centaines d’appartements. Les blocages sont de surcroît devenus la norme: 75% des mètres carrés que l’Etat cherche à voir construits sont attaqués par des oppositions. Ainsi, la propriété privée est en passe de devenir le principal frein au développement territorial.

La stratégie offensive du Conseil d’Etat genevois

Pour faire face à ce phénomène, le conseil d’Etat genevois développe aujourd’hui une stratégie offensive pour résoudre ce conflit. L’Etat doit passer du rôle de planificateur à celui d’aménageur. Autrement dit, il doit veiller à la concrétisation effective des constructions de logement, car le privé seul n’y parvient pas. Sur le plan pratique, il a pour objectif, d’une part, d’améliorer la concertation avec les habitants, les propriétaires et le voisinage en amont des projets d’urbanisation, afin de susciter les adhésions et d’asseoir leur acceptabilité. D’autre part, il entend renforcer une politique foncière qui, sans étatiser le sol ni spolier les petits propriétaires dont les libertés constitutionnelles doivent être garanties, permettra de réaliser de nouveaux quartiers de logements dans des délais acceptables.

Genève et sa torpeur provinciale

Il est temps que Genève sorte de sa torpeur provinciale et assume son statut de métropole. Le Plan directeur cantonal 2030 prévoit la construction de nouveaux quartiers tout en préservant 97% de la zone agricole et 89% de la zone villa. Cette dernière va donc très largement perdurer ce qui répond à une aspiration avérée de la population. Sur les périmètres à bâtir, nous devons concrétiser la ville en soignant la qualité du bâti, en préservant la nature et en donnant la part belle aux espaces publics et aux infrastructures communautaires. Notre politique territoriale doit tendre vers une urbanité choisie, source de mixité sociale, de culture et de prospérité partagée. Nous devons offrir des espaces pour l’habitat aux jeunes actifs qui aujourd’hui doivent trop souvent s’exiler en dehors des frontières cantonales.

Une ville sans opportunités pour sa jeunesse est une ville décadente. Il en va de l’évolution de notre structure démographique, donc fiscale et économique. Là est le véritable enjeu de la politique territoriale de ces prochaines années.

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