Les organisations internationales basées à Genève seraient-elles devenues des cibles de choix pour les auteurs de best-sellers américains? On sait que Dan Brown, l'auteur de Da Vinci Code, a situé au CERN l'intrigue de son deuxième roman Anges & Démons. Et dernièrement, Michael Crichton, dans State of Fear, s'est attaqué à la «conjuration» des scientifiques qui étudient le réchauffement climatique. Scientifiques qui sont pour la plupart rassemblés dans le GIEC, le Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat, dont le siège est à Genève.

Ces attaques ne sont pas nouvelles. Elles font suite au livre controversé du statisticien danois Bjorn Lomborg, The Skeptical Environmentalist, qui dénonçait le «péril chaud», et aux multiples critiques émises par l'administration Bush pour rejeter le Traité de Kyoto. Mais elles ne sont pas sans conséquences. D'un côté, elles font jubiler les lobbies des producteurs d'énergie, qui multiplient les efforts et les brochures sur papier glacé pour nier l'effet de serre à chaque réunion des pays membres de l'OMM à Genève. De l'autre, elles suscitent l'admiration des ONG et des observateurs avertis, qui louent la capacité de l'OMM à résister aux pressions.

Cette avalanche de littérature d'un goût douteux ne gêne pas trop le nouveau patron de l'OMM, le Français Michel Jarraud. Ce spécialiste reconnu, qui a fait ses armes à Météo France puis au célèbre Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme basé en Angleterre, a mis fin en 2004 au règne interminable du Nigérian G.O. P. Obasi et dirige depuis lors la météo mondiale avec succès.

Modeste avec ses 300 collaborateurs, mais bien installé dans son beau bâtiment de verre bleu à l'entrée de Genève, le secrétariat de l'OMM peut compter sur l'apport des services météorologiques de ses 187 membres: au total, ce sont donc des centaines de milliers de professionnels qui travaillent chaque jour pour observer et prévoir l'évolution du temps, du climat et du cycle de l'eau sur quelque 1 600 000 points de la planète. Depuis février dernier, le nombre de ces points a en effet été multiplié par quatre, augmentant d'autant la précision des prévisions. De fait, la précision des prévisions du temps a gagné deux jours en quinze ans, résume Michel Jarraud: une prévision de 3 jours est aujourd'hui aussi précise qu'une prévision d'un jour l'était en 1990, et depuis quelques années les prévisions à 5 jours sont monnaie courante.

Cette mission d'observation et de prévision est assurée par la Veille météorologique mondiale, qui est la principale activité de l'organisation. Une dizaine de satellites, 10 000 stations terrestres, 7000 navires et 300 balises automatiques collectent en permanence les données pour les ordinateurs chargés d'établir les cartes météo et d'établir les prévisions du temps. Il s'agit donc de coordonner les différents systèmes mondiaux d'observation, de traitement des données et de télécommunication afin de les rendre compatibles et d'assurer la distribution de l'information qui permettra ensuite aux avions de décoller, aux paysans de semer ou aux habitants des îles tropicales de se protéger contre des cyclones.

L'amélioration permanente du programme de veille météorologique mondiale est donc une priorité absolue de l'organisation, dans la mesure où elle permet d'épargner des vies humaines et de limiter les dégâts matériels. La prévention et la gestion des catastrophes naturelles sont en effet l'une des deux priorités que s'est données Michel Jarraud. 90% des catastrophes survenant dans le monde sont d'origine météorologique (typhon, sécheresse ou inondation); 90% des décès enregistrés leur sont aussi imputables. Elles causent en moyenne 600 000 morts et affectent deux milliards de personnes par décennie, pour des dégâts matériels variant entre 500 et 600 milliards de dollars. Un dollar investi dans la prévention permet d'en épargner sept plus tard, estiment les experts. L'OMM s'est donc donné pour objectif de réduire de moitié en quinze ans le nombre de décès liés aux catastrophes naturelles en développant les systèmes d'alerte précoce et la formation des populations quant aux mesures à prendre en cas de cyclone, d'inondation ou de sécheresse.

La seconde priorité, qui est sans doute celle qui fait le plus parler d'elle, concerne le programme climatique mondial, lancé en 1979 à Genève à l'occasion de la première conférence mondiale sur le climat. Les nations se préoccupent du climat depuis les années 1920. Mais ce qui est nouveau, c'est la prise de conscience que les activités humaines ont un impact sur le climat. Les observations recueillies par l'OMM ont été les premières à montrer l'incidence des activités industrielles sur la composition de l'atmosphère et à mettre en évidence l'effet des gaz à effet de serre. Le lien entre le réchauffement climatique et l'augmentation du nombre et de la violence des catastrophes naturelles reste contesté par une minorité. Mais il devrait être prouvé scientifiquement sous peu. Le GIEC doit en effet publier le quatrième et prochain rapport, dont on attend des conclusions décisives, l'année prochaine.

Car, pour l'instant, ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est seulement que la planète a de plus en plus chaud, et souffre toujours davantage soit d'un manque soit d'un excès d'eau. Selon le dernier état du climat mondial publié par l'OMM, 2005 se plaçait au deuxième rang des années les plus chaudes depuis 1861 avec deux mois (juin et octobre) les plus chauds jamais observés de mémoire d'homme, des sécheresses persistantes en Australie et dans la Corne de l'Afrique et des moussons dévastatrices en Asie.

Ces évolutions inquiétantes font de l'OMM l'une des pièces maîtresses de la coopération internationale au XXIe siècle et un acteur essentiel des mécanismes et des conventions de protection de l'environnement qui se mettent graduellement en place à l'échelle mondiale: désertification, couche d'ozone, gestion de l'eau, prévention des risques naturels, pollutions atmosphériques... La petite agence spécialisée des Nations Unies est donc appelée à jouer les premiers rôles. Pour Genève, ce n'est pas forcément une mauvaise nouvelle.

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