Opinion

À Genève, la lamentable fin du cinéma Plaza

OPINION. L'ancien chef de la Section du cinéma Christian Zeender fait part, depuis Tbilissi, de sa totale incompréhension face à la destruction du Plaza, joyau des cinémas suisses

C’est depuis l’étranger que j’apprends l’issue lamentable de cette bataille autour du Plaza, la plus belle salle de cinéma de Genève, qui va définitivement disparaître. Il y a une semaine encore, j’avais accompagné des amis genevois dans les rues de Tbilissi et, en longeant une splendide avenue restaurée dans son style Art nouveau, ils avaient découvert le plus ancien cinéma du monde subsistant encore: L’Apollo date de 1909, et la Révolution, les guerres civiles et les crises économiques ne l’ont pas touché. Des initiatives s’étaient opposées à sa démolition et, près de 110 ans après son inauguration, il restait un point d’attraction pour les touristes. Mais ce qui a été possible dans la vulnérable capitale géorgienne ne l’est plus dans la riche cité de Genève.

Crime contre la culture

Comme ancien responsable du cinéma suisse, je me demande à quoi bon soutenir la production de films si les écrans auxquels ils sont destinés disparaissent. Offrant des qualités de projection exceptionnelles, le Plaza reste exemplaire et représentait une invitation permanente au cinéma. Conçu non comme une salle de théâtre où l’écran remplaçait simplement la scène, il était un espace entièrement dévolu à l’image projetée.

En fait, l’architecte Jean-Marc Saugey avait réalisé pour le cinéma ce que Wagner avait conçu pour l’opéra à Bayreuth. La destruction de la salle est donc bien un crime contre la culture, que les autorités ont laissé faire avec un aveuglement rare. Mais en quoi la bonbonnière kitsch du Victoria Hall, à l’acoustique certes exceptionnelle mais où une partie des sièges ne permet pas d’apercevoir les musiciens, mériterait-elle alors plus d’égards?

En quoi la bonbonnière kitsch du Victoria Hall mériterait-elle plus d’égards?

Cette salle restera le témoin de nombre de mes émois cinématographique qui marqueront plus tard mes activités. C’est là qu’encore adolescent j’ai vu La tunique, le premier film en cinémascope. Après une introduction en format classique, sur un modeste écran de l’époque, les rideaux s’écartaient et, sous le déferlement des quatre pistes son et de la dizaine de haut-parleurs, les images laissaient les spectateurs haletants. Le cinéma avait gagné son combat contre la télévision. Dans la même salle j’ai assisté au Pont de la rivière Kwaï, à Celui qui va mourir, avec la sublime Melina Mercouri. C’est là où, pour ma première critique dans le Journal de Genève, j’ai admiré la Juliette des esprits de Fellini.

Un dernier sursaut encore possible?

Tout serait donc fini après l’ode funéraire prononcée par un conseiller d’Etat, Antonio Hodgers, déclarant benoîtement qu’il aurait fallu s’y prendre plus tôt? Pourquoi alors n’a-t-il pas pris lui-même l’initiative?

Un sursaut serait-il encore possible? Les souvenirs des films devraient-ils désormais se cantonner aux écrans des home cinémas et des multiplexes installés dans des centres commerciaux? Alors, j’ai envie de prendre un billet d’avion, de me rendre à Chantepoulet – quel nom superbe –, d’entrer dans le Plaza, d’appeler le conseiller d’Etat qui, dans sa jeunesse, avait marqué quelques velléités révolutionnaires: «Antonio, tu viens avec moi à l’intérieur?» et de nous exclamer, paraphrasant Mirabeau le 24 juin 1789: «Nous ne sortirons d’ici que par la force des bulldozers!»


Christian Zeender est ancien chef de la Section du cinéma de l’Office fédéral de la culture et ancien conseiller spécial pour l’audiovisuel au Conseil de l’Europe.

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