Genève, laboratoire de la mondialisation au coin de la rue

La sociologie urbaine est une discipline qui s’est développée dans les années 1920 et 1930, période durant laquelle les professeurs et les étudiants de l’Université de Chicago ont pris les différents quartiers de leur ville comme terrain de recherche. Ces travaux ont alors initié une analyse de la manière dont se transforme, dans le temps et l’espace, les inter­actions entre migrants et anciens habitants. En compilant leurs données, ils ont révélé et décrit une variété de phénomènes sociaux: les dynamiques d’exclusion sociale, le vagabondage et la mendicité, la ségrégation spatiale et la compétition sociale, les niches professionnelles investies par les migrants, les phénomènes de criminalité, de délinquance juvénile et de formation de gangs.

Avec quelques centaines de milliers d’habitants seulement, Genève ne peut se comparer à Chicago. Néanmoins, la Cité de Calvin, hôte de nombreuses organisations internationales, est un espace urbain aux configurations sociomigratoires et aux dynamiques de cohabitation variées. On y observe une grande diversité d’origine des populations migrantes, de leurs statuts socio-économiques, de leurs conditions et formes de mobilité. Ces caractéristiques en font un laboratoire urbain de premier choix afin d’explorer le vivre-ensemble et les modes d’interactions entre groupes humains dans la ville.

A partir de ce constat, nous avons récemment lancé un projet qui vise à explorer dans quelle mesure le paradigme de la mixité est un facteur de stabilité sociale à Genève. Ce projet de recherche, une collaboration entre l’Institut de hautes études internationales et du développement (centre des migrations globales et département d’anthropologie et de sociologie du développement) et l’Université de Genève (professeurs Sandro Cattacin et Maxime Felder, département de sociologie), est financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. En analysant les dynamiques de coopération entre différents groupes de migrants, il s’agit de comprendre dans quelles situations la ­cohabitation spatiale suscite des interactions sociales et des échanges économiques, contribuant ou non à une certaine harmonie.

Contrairement aux quartiers ethniques d’autres villes européennes, où prédomine souvent un groupe de même origine, la plupart des voisinages genevois se caractérisent par une forte mixité. De ce fait, notre recherche entend dépasser une conception binaire de la mixité, qui serait essentiellement pensée à travers les relations entre «autochtones» et «étrangers». Dans des contextes de sociétés hétérogènes, on ne peut comprendre la ville sans prendre en compte les liens transversaux entre populations d’origines nationales diverses. Notre projet se propose ainsi de considérer les phénomènes de mixité dans leur diversité, et privilégie une analyse des dynamiques de coopération et d’interdépendances, mais aussi des logiques de compétition et de conflits entre groupes de migrants, à travers les pratiques quotidiennes qui se déploient dans l’espace urbain.

Les quartiers de Genève connaissent des transformations qui ne peuvent être comprises sans référence à des phénomènes plus vastes, au-delà de nos frontières. Nous avons donc choisi de fixer notre regard sur ces lieux localisés, tout en restant sensibles aux relations multiples, aux flux et aux échanges qui s’y organisent selon des logiques transnationales. Nous analysons en particulier trois types de liens qui organisent et recomposent la vie des quartiers: les relations économiques (autour des pratiques d’échange, d’entraide et de crédit), les liens micropolitiques (autour des associations de quartier et de migrants), et les liens sociaux festifs (autour des cycles de l’hospitalité et des cérémonies religieuses).

Les travaux pionniers de l’école de Chicago se caractérisaient par une très forte créativité conceptuelle et méthodologique, basée notamment sur un sens du détail ethnographique et sur le recours à des matériaux nouveaux, tels que les récits de vie, les données biographiques ou encore les comptes-rendus d’associations de migrants.

Nous revisiterons ce corpus classique de travaux sociologiques à la lumière des acquis du transnationalisme. Dans cette perspective, la migration n’est pas conçue comme un passage d’un lieu à un autre, d’une culture à une autre, mais comme un phénomène plus complexe caractérisé par des déplacements multidirectionnels, qui élargissent le répertoire culturel et s’accompagnent de sociabilités plurielles. A l’instar de nos prédécesseurs de l’Université de Chicago, nous mettrons l’accent sur les interactions sociales de la vie quotidienne et la dimension subjective de l’expérience migratoire.

Ce projet nous permettra, en outre, d’engager une réflexion méthodologique et épistémologique. Nous examinerons en particulier comment les sons et les images, comment des pratiques audiovisuelles interactives, au-delà d’une simple observation-représentation des lieux, peuvent contribuer à la recherche en générant d’autres formes de connaissances, par le biais de différents modes de représentation de la vie sociale et des manières d’habiter les quartiers. L’un des produits du projet sera un film explorant des fragments de vie dans le quartier des Pâquis.

A terme, ce projet s’inscrira dans un programme de recherche plus ambitieux et systématique, au croisement de deux domaines d’études: la sociologie et l’anthropologie des villes d’une part, et les études des migrations et du transnationalisme d’autre part.

Appréhendées à travers le prisme de Genève, les notions de «pays d’origine», et de «pays d’accueil», de «migrants» et «d’autochtones», de «Nord» et de «Sud», semblent éminemment réductrices. Nous avons au coin de la rue un laboratoire d’exception. La ville présente de nouvelles voies de recherche et des défis méthodologiques et épistémologiques inédits, un formidable terrain pour tout chercheur et étudiant intéressé par la mondialisation et l’étude des migrations.

* Chercheur au Centre des migrations globales, IHEID ** Professeur adjoint, anthropologie et sociologie du développement, IHEID

©The Graduate Institute, Geneva. Cet article a été publié dans «Globe», la revue de l’Institutde hautes études internationales et du développement (IHEID)

Le territoire genevois allie une grande diversité d’originedes migrantsà une forte mixité