Deux hommes souriants qui devisent au coin du feu. L’image, prise à Genève en novembre 1985, traduit le succès du premier face-à-face entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. Alors que personne ne sait encore que la guerre froide s’achèvera six ans plus tard avec la dislocation de l’URSS, le monde scrute ces deux superpuissances qui s’arment frénétiquement. Voir leurs dirigeants bien calés dans leur fauteuil rassure l’opinion internationale: oui, le dialogue est possible.

Une dynamique différente

Il le sera à nouveau, le 16 juin sur les bords du Léman, lorsque Joe Biden et Vladimir Poutine se rencontreront. Eux aussi ont un besoin urgent de discuter, notamment du régime de contrôle des armements. Mais la dynamique de l’échange ne sera pas celle d’il y a 35 ans, et la répartition des rôles en rien comparable. S’il était méfiant, Ronald Reagan, chantre d’une Amérique sûre d’elle-même, se montrait aussi curieux d’apprivoiser Mikhaïl Gorbatchev, réformateur fraîchement nommé à la tête de l’Union soviétique. Joe Biden, président d’une puissance bousculée à l’interne comme à l’externe, fera face à Vladimir Poutine, conservateur au pouvoir depuis deux décennies et qu’il a qualifié de «tueur». 

L'époque de la guerre froide, malgré tous ses cauchemars d’annihilation nucléaire, bénéficiait par ailleurs d’un ensemble de règles. Tendu, le rapport entre les deux géants reposait néanmoins sur quatre décennies d’expérience. Aujourd'hui, il s'agit d'éviter une nouvelle escalade dans un monde où les cyberattaques pèsent autant qu'une ogive nucléaire. En 2021, le seul point commun dans les communiqués du Kremlin et de la Maison-Blanche est la recherche de la «prévisibilité».

Le PPDC du monde

Prévisible: le terme sied bien à Genève, lieu d’innombrables rencontres internationales, quartier général du multilatéralisme soutenu par un Etat qui cultive sa mission de bons offices. Pourtant, en 2021, le choix de cette ville en dit aussi beaucoup par ce qu’elle n’est pas. Vienne? Capitale d’un pays certes hors de l’Alliance atlantique, mais membre de cette Union européenne que le président russe méprise. Helsinki? Mêmes qualificatifs, et qui plus est théâtre d’une débandade historique en 2018, lorsque Donald Trump y a rencontré Vladimir Poutine et dit lui faire plus confiance qu’à ses propres services de renseignement.

Genève, plus petit dénominateur commun d'un monde si chamboulé, offrira un cadre prévisible à ses hôtes qui ont un besoin urgent de se parler. Ils répètent tous deux ce qu’ils ne veulent pas. Peut-être diront-ils enfin et de concert ce qu’ils souhaitent.


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