Du bout du lac

Genève, plage

Un jour, j’ai qualifié Genève de «proto-méditerranéenne». J’étais loin du compte. Elle est devenue balnéaire. Tant mieux

C’était il y a quatorze ans. La canicule frappait Genève d’un premier coup sec sur l’arrière du crâne. Et assommait une ville déjà étourdie par les émeutes du G8. La canicule! Branle-bas de combat, du jamais-vu, de l’extraordinaire au sens le plus terrifiant du terme. Ruée sur les climatiseurs, panique, suffocation, malaises, morts. Habitués à compter les soirées-magiques-où-l’on-dîne-dehors-en-bras-de chemise©¹ sur les doigts de la main, les Genevois n’étaient pas prêts pour la touffeur durable. Ils vivaient encore au nord de l’Europe. C’était en 2003.

Depuis, les choses ont changé. Genève a lentement glissé vers le sud, pour s’établir dans les environs de Naples ou d’Alger. Et ses habitants ont pris le pli. De mai à septembre, les soirées-magiques-où-l’on-dîne-dehors-en-bras-de-chemise sont devenues la règle. Le chandail, l’exception. La canicule s’est installée dans le calendrier. On l’attend. Trente-cinq degrés à l’ombre? Ce n’est plus la mer à boire. La mer, on plonge dedans, aux Bains des Pâquis, au pont Sous-Terre, à Genève-Plage, la si pertinemment nommée.

L’apéritif en apnée

Un jour, j’ai qualifié Genève de «proto-méditerranéenne». J’étais loin du compte. Elle est davantage. Elle est devenue balnéaire, aquatique. Plus personne ne s’éloigne trop loin de son maillot de bain. La pause de midi se prend les pieds dans l’eau, l’apéritif en apnée. Désormais, les sacs à dos sont étanches et glissent sur les eaux du Rhône avec leurs propriétaires aux bras vernis. En quatorze ans, les Genevois ont apprivoisé la torpeur rituelle de l’été total. Ils ont appris à l’aimer, à ralentir le pas, à repérer les courants froids, à se faire une place entre les bateaux dès qu’ils le peuvent, comme ils le peuvent.

Genève, une plage sauvage

S’ils avaient été Zurichois, les Genevois auraient compté sur les pouvoirs publics. Lesquels auraient vite fait d’aménager les rives, pour leur confort et leur sécurité. Mais Zurich, c’est un autre monde. Zurich, c’est la Scandinavie. En quatorze ans, les autorités genevoises ont imaginé, présenté, promis mille grands projets tournés vers le lac. Mais en quatorze ans, elles n’ont posé que trois pauvres planches à la Jonction.

Alors, comme leurs voisins napolitains ou algérois, les Genevois ont fait sans leurs édiles. Ils se sont débrouillés. Système D, tous à la baille, anarchie dionysiaque. Genève est une plage sauvage, brouillonne et improvisée. Qui laisse à d’autres l’ordre et la mesure©². Pour être parfaitement honnête, c’est aussi bien comme cela.


¹ Expression déposée par ma grand-mère.

² Expression déposée par Albert Camus, qui avait plus de talent que ma grand-mère.


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