Opinions

Genève se retrouve, Vaud se perd

Les fonctionnaires genevois et vaudois ont beau eu se tendre la main en manifestant le même jour, la situation politique de leurs deux cantons reste des plus dissemblables, aussi proches que soient leurs situations financières. Pourtant, élus et journalistes se prennent à comparer la politique des uns et des autres pour jauger mérites et déficits. Et cela, c'est surtout aux Genevois qu'on le doit.

Car la table ronde qu'ils ont su mettre sur pied a le don de captiver. Au fil des semaines et des crispations, combien de fois n'a-t-on pas pensé qu'elle allait capoter? Mais ses travaux ont finalement conduit à une redécouverte de l'«intérêt général», qui semble même s'étendre au-delà du champ politique. Depuis peu, n'entend-on pas de plus en plus de Genevois s'inquiéter du montant de la dette cantonale par habitant?

Hier dans les rues de Genève, la manifestation des fonctionnaires n'a certainement pas été un échec. Mais elle est apparue clairement corporatiste, sans parvenir à dissimuler l'effritement du front de la fonction publique. Et au Grand Conseil, la suractivité des opposants à l'accord de la table ronde a été loin de compenser leur marginalisation. C'est que les forces genevoises, tirant les leçons de ce mauvais laboratoire que fut le gouvernement monocolore, tendent à s'agréger autour d'un objectif commun: la restauration négociée des finances publiques. Cela fait beaucoup de chemin parcouru en peu de temps et c'est un espoir.

L'amertume des Vaudois n'en sera que plus grande. Hier, la détresse cantonale s'est condensée en une scène, celle sur laquelle trois conseillers d'Etat ont cru devoir monter pour sermonner les fonctionnaires manifestant. La niaiserie de ce spectacle éclaire crûment la désuétude de la conception du pouvoir de ces magistrats, qui ne discutent pas mais commandent. Lorsqu'ils avancent un projet aussi essentiel qu'un programme général d'assainissement, ils ne réfléchissent pas à la meilleure façon de le négocier mais affirment avoir élaboré la meilleure solution pour leur bon peuple. Ils gouvernent tout simplement comme gouvernaient leurs prédécesseurs, faute d'avoir tiré la leçon des tourments de la dernière législature.

A si mal s'y prendre, le gouvernement vaudois accule sa minorité à la rupture de collégialité. Et les plus durs de militants syndicaux dictent leur stratégie au mouvement des fonctionnaires, au sein duquel même les responsables les plus modérés sont écœurés par l'incapacité à négocier du Conseil d'Etat. Au cours de la journée d'action d'hier, les 15 000 manifestants ont donc pu répéter qu'ils ne défendaient pas seulement leurs salaires, mais aussi le sens de la fonction publique.

Le reste des Vaudois, comme les citoyens genevois, tous appelés à se rendre bientôt aux urnes pour arbitrer le conflit, pourraient brasser les cartes. Les Vaudois accepteront peut-être un plan d'austérité qui minimise l'effort fiscal, et les Genevois rejetteront peut-être un programme qui repose sur une parité des sacrifices entre économies et recettes nouvelles. Mais Genève n'en aura pas moins réappris à s'entendre un peu mieux, tandis que Vaud s'enferre à ne pas s'initier à l'art du dialogue.

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