On croyait que ces choses-là n’arrivaient qu’à Zürich, voire à Berne: des rues défigurées, des vitrines ébriquées, des façades souillées de projections rageuses de peinture, des policiers blessés, des riverains apeurés. Qu’à Zürich et à Berne? On se trompait. C’est arrivé samedi soir à Genève, où une manifestation non autorisée convoquée via les réseaux sociaux – une «sauvage» comme on dit aujourd’hui – a dégénéré en actes de vandalisme pur et dur, comme aux plus sombres heures des manifestations rituelles du 1er mai à Zürich.

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Le véhicule utilisé par ces ennemis déclarés du système est, comme à l’habitude, la constellation protestataire libertaire de gauche qui n’a rien à envier à son pendant de droite. Son discours est une antienne usée jusqu’à la corde. Elle clame pêle-mêle sa haine de la culture «bourgeoise» et des institutions qui la symbolisent, comme les musées ou l’opéra; de l’industrie du luxe et des boutiques qui la commercialisent; des banques; de l’automobile; sans oublier la logistique hôtelière nécessaire à Genève pour être une ville cosmopolite et internationale – on parle ici de ses palaces.

Une antienne usée qui clame aussi sa haine des dirigeants politiques qui ont décidé de ne pas se laisser intimider par ses mots d’ordre extrémistes et qui sont déterminés à assurer à Genève l’ordre et la sécurité. On parle ici de Pierre Maudet.

Embrayée sur un mode «festif», la manifestation sauvage de samedi a rapidement été instrumentalisée par une bande de meneurs – extérieurs à Genève? Une bande dont le moteur effectif a été la volonté affichée d’en découdre. Matériellement avec les symboles urbains de ce qu’ils dénoncent. Et physiquement avec les forces de l’ordre que ces meneurs ont provoquées.

A l’heure où, petit à petit, en Europe (on songe ici à l’Espagne, mais aussi à la France et à l’Italie) émerge une jeunesse politique qui aspire à sortir la vie politique des antagonismes stériles qui la paralysent – le combat éculé de la gauche contre la droite et qui plus est de l’extrême gauche contre l’extrême droite – il se trouve encore dans ce pays des groupuscules d’agitateurs pour continuer à rêver du Grand Soir et à se projeter dans l’espace public sous la forme de pots de peinture, de massues, de barres de fer et de marteaux.

Aux antipodes, on ne peut s’empêcher de songer à cette jeunesse européenne tournée vers l’avenir et les défis qu’elle entend relever sur le mode du consensus et du sens des responsabilités: quel gouffre!

Oui, quel gouffre entre cette jeunesse moderne et la pitoyable tribu libertaire qui a défiguré Genève ce week-end. Faisant par son cynisme éruptif le lit du populisme et de l’extrême droite.

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