Charivari

Les Genevois ont aussi un, ou plutôt une aigle noire

OPINION. D'abord, en héraldique, l'aigle est féminin. Ensuite, la République du bout du lac en arbore une, enfin une moitié d'une. Apaisée. Notre chroniqueuse souffle un air frais sur la polémique ailée

D’abord, cette news qui m’a scotchée et vous scotchera aussi, j’imagine. En héraldique, l’aigle est féminin. Donc, depuis vendredi soir, si l’on était héraldiquement correct, on parlerait de l’aigle noire de Xhaka et Shaqiri et non de son pendant masculin. C’est un détail? Pas tant que ça. Dire une aigle calme tout de suite le débat, vous ne trouvez pas? La féminisation a ce pouvoir instantané d’amener de l’étrangeté dans cet alliage explosif de testostérone et de nationalisme, qui fait trop souvent du foot un lieu de combat.

Ensuite, cette genevoiserie qui, jusqu’à présent, a été injustement oubliée: les Genevois ont aussi une aigle noire et couronnée sur leur drapeau, et personne n’en parle. Pour être précis, il s’agit d’une demi-aigle éployée, armée et membrée – c’est-à-dire une moitié d’aigle à l’aile ouverte, portant griffes et membres de couleurs distinctes. Les aigles à deux têtes serbe et albanaise – j’adore ce féminin! – représentent l’une, les Nemanjic, ethnie fondatrice de la Serbie au XIe siècle, l’autre, Gjergj Kastrioti Skenderbeu, seigneur albanais et héros national, qui, au XVe, tint tête aux armées ottomanes. Autant dire que notre aigle genevoise, réminiscence du Saint Empire romain germanique auquel la ville a été rattachée au XIe siècle mais dont nous nous sommes clairement éloignés depuis, est nettement moins identitaire…

Pas l’ombre d’un affront…

D’ailleurs, il est très difficile de mimer une moitié d’aigle avec la main. J’ai essayé, ça ne donne rien. Et c’est encore plus compliqué de mimer une moitié d’aigle associée à une clé – celle de l’évêque Adhémar Fabri qui, en 1387, garantit liberté et indépendance à Genève. Sans compter que l’enjeu n’est pas complètement évident. Quel canton helvétique pourrait se sentir menacé par notre demi-aigle couronnée? Le taureau très énervé d’Uri? Les ours très tranquilles de Berne et Appenzell? Ou encore le bélier de Schaffhouse et le bouquetin des Grisons? Pas l’ombre d’un affront, ni d’un duel à l’horizon…

L’aigle ne fait donc pas tout. Il faut un contexte de poudre et de sang pour l’enflammer. C’est bien sûr une bonne nouvelle que notre rapace du bout du lac soit pacifié. Alors que le Saint Empire a disparu depuis longtemps, on conserve la demi-ailée comme un blason, la marque d’une fondation. Et l’on ne peut espérer qu’une chose. Que les aigles bicéphales de la Serbie et l’Albanie deviennent à leur tour de simples marqueurs identitaires sans haine ni passion.


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