La montagne, davantage que la plaine, se transforme vite sous l’effet du réchauffement climatique. Les alpinistes observent avec quelle brutalité le climat joue avec leurs nerfs et déjoue leurs aspirations. Des voies d’escalade en haute altitude sont littéralement pulvérisées par des éboulements que favorisent l’élévation moyenne des températures et l’action redoublée du gel et du dégel. La fonte des masses glacières s’accélère, créant de nouvelles zones d’instabilité qui rendent des itinéraires classiques impraticables ou les exposent à des dangers mortels.

La collision de certaines informations rappelle à quel point, collectivement, nous peinons à nous adapter à cette réalité. A Chamonix, les autorités régionales et la communauté des alpinistes se préparaient à inaugurer, ces jours, le nouveau refuge du Goûter, bâti à 3835 mètres sur la voie normale du Mont-Blanc. Dix jours avant le jour J fixé au 30 août – les festivités ont entre-temps été reportées à juin 2013 –, la mairie de Saint-Gervais devait recommander aux alpinistes de renoncer à tenter l’ascension par cette voie: le couloir du Goûter, passage clef entre la vallée et le refuge, est décidément beaucoup trop exposé aux chutes de pierres.

Cela fait plusieurs étés que cet itinéraire, le plus facile pour atteindre le Mont-Blanc et logiquement le plus fréquenté – 80% des cordées l’empruntent –, inquiète les guides. La traversée du sinistre couloir sous le refuge est à l’origine d’accidents réguliers. L’existence de ce danger objectif n’a pourtant pas freiné le coûteux et prestigieux projet de remplacer la vieille cabane du Goûter par une bâtisse ultramoderne, bijou d’esthétisme et merveille de technologie.

Vingt couchettes supplémentaires et davantage de confort attireront des alpinistes toujours plus nombreux à rêver de gravir le Mont-Blanc. Déjà vantée comme le plus fantastique des refuges jamais construits, la nouvelle halte du Goûter, née du génie de deux Suisses, est à elle seule un produit d’appel.

Le célèbre alpiniste Christophe Profit est bien seul à avoir osé briser le tabou. Redoutant une péjoration de la sécurité découlant de la surfréquentation de ce tracé précaire, il a critiqué l’ouverture de ce chantier comme «l’entrée dans un cercle sans fin».

Faudra-t-il un jour restreindre l’accès au Mont-Blanc en délivrant des permis, comme pour les plus hautes cimes en Himalaya? L’idée, loin d’être mûre, heurte nos aspirations à la liberté. Il ne faudra pas s’étonner si elle finit par s’imposer.