Il y a toujours ce moment de flottement chez le coiffeur. Celui où, à la fin du brushing et par un subtil jeu de miroirs, on vous somme d'admirer le résultat et d'asséner le verdict. Ce moment se mue en solitude lorsque vous découvrez, comme ça m'est arrivé récemment, des cheveux coupés droit comme une haie de thuyas, d'une mi-longueur improbable qui ne veut rien dire. Moi? Je n'ai rien dit non plus. J'ai souri. «C'est super, merci», avant d'aller payer mon dû – 80 francs parce que le soin à la kératine, évidemment.

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«Mais pourquoi tu n'as pas râlé?» m'a-t-on ensuite demandé, avant de conclure: «Tu es vraiment trop gentille.» Trop gentille. Ce reproche, j'ai dû l'entendre des centaines de fois. Après avoir accepté un compromis qui ne me satisfaisait pas complètement. Parce que je jouais pour la énième fois au chauffeur pour une sœur sans permis, ou que j'encaissais une remarque désobligeante sans broncher.

L'amabilité n'est pas une hypocrisie

On nous éduque à coups de «sois gentille» et, pourtant, ce trait de caractère semble avoir perdu de sa noblesse à l'âge adulte. Pire, on l'associe à un manque de personnalité et d'ambition, à de la faiblesse même. Au travail, en amitié et même en amour, penser au bien-être de l'autre avant le sien c'est forcément se «faire marcher sur les pieds». Imposer sans plier, nous dit-on, voilà la clé d'une vie accomplie.

Bien sûr, il est important de savoir dire non, d'oser l'honnêteté au risque de froisser. C'est un aspect sur lequel travailler – et qui m'évitera de futures déconvenues capillaires. Mais pour ceux qui raillent la sensibilité, voire se méfient des larges sourires, j'aimerais mettre les points sur les «i»: l'amabilité n'est ni une défaillance, ni une hypocrisie.

Les douces vagues et les orages

Plutôt un gène intrinsèque – qui serait même scientifiquement prouvé! – selon lequel on préfère l'empathie au conflit, les douces vagues aux orages. Vous y voyez de la lâcheté? J'y vois une force. La capacité de donner sans compter, de maîtriser ses ressentis tout en intégrant ceux d'autrui, d'être flexible en toute circonstance et d'apaiser un peu le chaos environnant. Si telle est la vertu du perdant, elle est follement gratifiante. Et finit toujours par vous revenir en boomerang.

Je finirai avec les mots de l'auteure libano-canadienne Najwa Zebian dans The Nectar of Pain (Ed. Simon + Schuster), qu'une amie m'a un jour envoyés: «Les bons cœurs vous trouvent des excuses sans que vous vous expliquiez. Ils voient le meilleur en vous sans que vous ne l'ayez demandé. Au plus mal, ils vous relèvent, même si cela implique de mettre de côté leurs priorités. Je vous préviens: redoutez le jour où un bon cœur vous abandonne.»


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