Charivari

Trop gentils, les défilés des femmes de vendredi?

La plaisanterie d’un passant a semé le doute dans l’esprit de notre chroniqueuse, qui se demande si les femmes n’auraient pas dû mordre au lieu de danser

Parfois, il suffit d’une phrase pour vous faire douter. Et cette phrase fatale, celle qui douche instantanément l’euphorie, je l’ai entendue vendredi, au terme du plus beau cortège de ma vie. Je veux bien sûr parler du défilé des femmes, genevoises en l’occurrence, qui, à l’image des autres déferlantes suisses, ont offert au pays un historique rayonnement ultraviolet.

Joie, diversité, (im)pertinence des slogans, chaleur humaine, chaleur tout court, mais surtout, immense mobilisation dans plusieurs cantons: les femmes – et les hommes – composant ce flot imposant ont prouvé, si besoin était, qu’on peut «casser la baraque» sans rien casser sur la chaussée. C’était beau, émouvant, remuant pour celles qui, comme moi, ont dansé. C’était la vie mieux que la vie, l’espace d’un défilé.

Des Femen aux marraines

Sauf que voilà. Après avoir ri aux slogans comme «Sans Hermione, Harry serait mort au 1er épisode», «Patriarcat = game ovaire» ou «Je pense, donc, je suis ma femme»; après avoir apprécié la diversité des voix à l’action, des militantes africaines dénonçant l’excision aux jeunes Femen, seins nus, en passant par les femmes musulmanes qui réclamaient leur droit au voile ou les 66 marraines représentant les femmes trop précarisées pour manifester; après avoir parcouru cette onde de choc genevoise forte de 20 000 âmes, pour ne pas dire 30 000, qui subjuguait les militants d’autres causes habitués à manifester dans des cortèges dix fois moins nourris, il a fallu que j’entende la phrase qui casse, la phrase qui réduit.

Condescendance masculine

Vers Coutance, un passant goguenard a lâché: «Voilà, voilà, elles se sont bien amusées, maintenant, elles vont pouvoir rentrer à la maison pour ranger!» Plus provoc que vraiment méchant? Peut-être. Mais cette remarque m’a subitement fait regretter le caractère ensoleillé du défilé. De même que la police genevoise s’est illustrée par une flagrante sous-estimation de la mobilisation – 12 000 personnes, une plaisanterie! –, de même cette condescendance masculine affichée de manière décomplexée dit quelque chose de cette fichue supériorité inscrite et intégrée qui fait que, malgré tous les combats, la femme est toujours infériorisée.

Sur ce sujet: Tous les articles sur la question de l’égalité

A cet instant, j’aurais voulu qu’on ait hurlé, montré les dents, cassé des voitures, déchiré les devantures. Qu’on ait fait trembler cette suffisance installée sur deux mille ans de patriarcat replet. Je ne regrette pas la joie, mais je regrette que la joie soit une fois de plus assimilée à de la légèreté. Samedi, le vent est devenu tempête. Aurait-on dû faire souffler sur Genève et les autres villes de Suisse pareille tornade pour mieux marquer les esprits?


Quelques articles sur la grève des femmes du 14 juin


Chronique précédente

Un ciel peut-il changer une vie?

Publicité