Je commençais un texte sur ma géographie personnelle quand le confinement a été déclaré. Mon chez-moi, sur lequel je n’aurais pas écrit parce que d’autres lieux plus importants dominent mon existence, s’est soudainement imposé comme le seul endroit disponible. Un décret réglementaire en a fait le périmètre obligé de mon quotidien. J’ai commencé par le voir comme une prison au sens originaire du mot: non pas un lieu de punition puisque je n’ai rien fait de mal, mais le dépôt temporaire d’une personne considérée comme dangereuse pour la société. Nous sommes tous provisoirement emprisonnés car dangereux les uns pour les autres. Nous attendons avec impatience notre 14 juillet, l’ouverture de nos Bastille, quand un comité médical agréé nous déclarera inoffensifs.

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D’ici là, je regarde mes murs, j’observe le volume qu’ils forment dans les pièces, j’essaie des coins pour lire et si le livre n’est pas bon, je fais des plans pour repeindre une paroi trop blanche le jour où les magasins de peinture seront rouverts. Je succombe à l’envie d’agir avec le corps, avec les mains. Je range les armoires, je lave les vitres. Et puis je m’arrête, vaincue par l’absurdité de mon agitation. Un mois, deux mois sans rien faire outre le nécessaire alimentaire, hygiénique, familial et professionnel à distance, n’est-ce pas un cadeau?

L'espace intérieur, reflet de notre moi 

La maison est le décor de l’intime, solitaire ou collectif. Elle est meublée des objets personnels de chacun de ses habitants. Une commode, une plante verte, un rasoir, une brosse à dents, un chargeur de téléphone, des livres, des écrans, des tableaux chargés d’une histoire, un lit, une table, des lampes et ainsi de suite. Les objets sont posés à l’endroit voulu par un instinct spatial individuel et singulier. Certains ont leur brosse à dents à droite du robinet de la salle de bains, d’autres à gauche. Ne me demandez pas pourquoi.

Tout le monde habite quelque part. Mais tout le monde ne pratique pas l’habiter de la même façon. Ce n’est pas une question d’argent. Il y a des maisons vastes et richement arrangées qui sont inhabitées et des maisons pauvres qui s’habitent avec trois fois rien. L’habiter est l’appropriation de l’espace pour soi d’abord, pour ce qu’on veut être quand la porte est fermée. Qui n’a pas aimé le premier jour d’un appartement vide où tout était à construire pour exister? Aujourd’hui, l’appartement est rempli, habité. Vous ne pouvez pas en sortir. Alors regardez-le bien pour retrouver les raisons personnelles fortes qui vous l’ont fait construire comme ça.

Habiter, c'est voisiner

Bon, d’accord, vous n’avez pas le temps, les enfants font du bruit et votre boss vous demande de préparer un rapport pour le Skype de demain matin. Le confinement n’était pas prévu dans votre projet d’habiter. Les nerfs sont à rude épreuve. La machine à laver la vaisselle est bouchée, il n’y a plus de papier-toilette, le thermomètre est bloqué à 34,4°, les pharmacies n’en ont plus à vendre alors que vous sentez la fièvre monter. Pourrais-je vous aider?

Parce que chez soi, c’est toujours à côté de chez les voisins. Habiter, c’est voisiner. De près ou de loin. Le voisinage fait partie de l’intimité, une intimité élargie – à laquelle peut accéder la police. Les voisins entendent les bruits, ils connaissent les habitudes diurnes et nocturnes, ils ont un œil sur les gens bien mis et les souillons, ceux qui trient les poubelles et ceux qui s’en contrefichent, ceux qui applaudissent à 21h sur le balcon et ceux qui restent devant la télé. Les murs ont des oreilles. Maintenant, ils ont même des yeux. Dites, j’y pense, si l’écran du portable devient une salle de réunion en télétravail, vos collègues, vos clients et votre boss vont pouvoir entrer chez vous comme chez eux. Il va falloir ranger, s’habiller, se coiffer, faire bonne figure. La porte est fermée mais le wi-fi est ouvert. On n’est plus nulle part chez soi. Le confinement déconfine. C’est quoi, le gros livre, là, posé sur votre table de nuit?


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