D’aucuns prédisent, dans un futur proche, la possibilité de perfectionner le corps humain ou d’augmenter ses capacités grâce à la convergence des NBIC (nano, bio, info-technologies et sciences cognitives). Au-delà des questions éthiques que ces technologies émergentes peuvent poser, nous risquons d’assister à une course effrénée à l’«amélioration humaine» (Human enhancement), qui pourrait sortir du cadre strictement scientifique pour revêtir des aspects géopolitiques. Les rapports de force et les luttes d’influence dépendront dans une certaine mesure de leur maîtrise des technologies permettant ces perfectionnements humains. Un petit tour d’horizon des intentions d’améliorations humaines dans le monde s’impose.

En Russie, le milliardaire Dmitri Itskov a récemment lancé le programme 2045. Son ambitieux projet, également soutenu par le dalaï-lama, a pour but de créer un avatar cybernétique qui remplacerait notre corps biologique, dans le but de vivre éternellement. Ayant récemment publié une lettre ouverte adressée au secrétaire général de l’ONU pour que la communauté internationale prenne au sérieux son dessein, il a également fondé le parti politique Evolution 2045 afin de se donner les moyens d’action nécessaires pour la mise en œuvre de son objectif. Avec le soutien de plus de 20 000 membres et de scientifiques, Itskov organisera également à New York une conférence mondiale en juin prochain, dans le but de discuter d’«une nouvelle stratégie pour l’évolution humaine».

Aux Etats-Unis, c’est l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa) qui fait le plus parler d’elle. Les projets qui s’y développent visent «à utiliser certaines avancées scientifiques dans le but d’améliorer biotechnologiquement leurs soldats: force physique démultipliée, agilité et vitesse augmentées, résistance accrue à la douleur, à la faim, à la soif et à la fatigue, capacité de guérison rapide, meilleure mémoire et sens supérieur de la stratégie» (J. Roduit, V. Menuz, Huffington Post, 14.09. 2012).

Les services de renseignement ont déjà révélé que les services secrets américains s’intéressaient de très près à l’ADN des dirigeants du monde et s’efforçaient de protéger celui du président américain. Connaître le matériel génétique de quelqu’un, c’est aussi connaître ses faiblesses biologiques. Selon le journal The Atlantic du 24 octobre 2012 , «dans un avenir proche, l’ADN pourrait fournir les informations nécessaires pour créer des armes biologiques personnalisées pour abattre un président sans laisser de traces».

La Chine, elle, s’intéresse à l’amélioration des capacités intellectuelles de sa population. Le Beijing Genomics Institute (BGI) a récemment créé la controverse. Un de ses projets, le Cognitive Research Lab aurait pour but non seulement d’améliorer génétiquement l’intelligence de l’être humain, mais également d’aider les futurs parents à choisir le «meilleur embryon» (ou l’embryon le plus intelligent). Pour certains, les dérives eugéniques sont telles que le projet doit être stoppé. Pour d’autres, il n’y a pas de quoi s’alarmer car ce projet est loin de présenter des risques majeurs.

En Europe, les projets sont – à première vue du moins – moins ambitieux. Ils semblent toujours se présenter comme des projets thérapeutiques, sans visées amélioratives. Le passé européen, terni par ses dérives eugéniques au cours de la première moitié du XXe siècle, fait sans doute partie des raisons de cette retenue. Toujours est-il que l’Italie possède, en la personne de Giuseppe Vatinno, le premier politicien au monde se revendiquant ouvertement du «transhumanisme», un courant de pensée ayant pour but l’amélioration de l’être humain par l’intermédiaire de la science et de la technologie, afin de libérer ­celui-ci de ses limites biologiques. Nous pouvons également mentionner ici le projet européen Virtual Embodiment and Robotic Re-embodiment («incarnation virtuelle et réincarnation robotique»), qui vise à permettre à une personne de connecter son cerveau à un avatar-robot et de le percevoir comme son propre corps.

En Suisse, on évoquera le projet Nano-Te ra, «un petit laboratoire de tests sanguins personnel portable: un dispositif minuscule implanté juste sous la peau qui présente une analyse immédiate des substances dans le corps, et un module radio [qui] transmet les résultats à un médecin sur le réseau de téléphonie cellulaire». Ce genre d’innovation aura très certainement des bénéfices thérapeutiques, mais pourrait également être utilisé dans une perspective d’amélioration de l’être humain. Les informations récoltées ont de quoi réjouir l’Etat, qui y gagnera certainement un plus grand contrôle de ses citoyens!

La course à l’amélioration humaine posera donc des défis géopolitiques. Bien que, dans le monde, les gouvernements totalitaires sont de nos jours plutôt dans le déclin, il est envisageable que certains dirigeants choisissent d’utiliser ces nouvelles technologies sur la population pour faire de «meilleurs» citoyens. Comme le rappelle Jacques Fellay, généticien à l’EPFL, «[il] n’est pas exclu qu’un jour, un gouvernement dérangé essaie de mettre au point les technologies de génie génétique pour modifier la race humaine, mais cela ne va probablement pas se faire. Le risque théorique existe mais, du point de vue pratique, on en est vraiment loin» (Le Matin du 26.03.2013).

Au-delà de la possibilité théorique d’un tel gouvernement, un impérialisme nouveau ­pourrait advenir, grâce à la maîtrise des amé­liorations humaines. Dès lors, les équilibres internationaux pourraient également être considérablement affectés par ces révolutions technologiques futures. Sur le plan militaire tout d’abord, les courses à l’armement traditionnel pourraient laisser place à une modification biologique des soldats, de leurs compétences physiques et mentales, afin que ceux-ci soient plus efficaces et évitent de se blesser ou de périr au combat. Nous pouvons donc imaginer l’impact de la maîtrise de ces technologies sur les combats armés futurs.

Certains Etats pourraient être tentés d’améliorer intellectuellement leur population afin de développer leur économie plus rapidement. A l’image de l’utilisation non généralisée des OGM dans l’agriculture mondiale, nous pouvons imaginer les conséquences sur les équilibres économiques internationaux de différentes législations nationales sur l’utilisation de ces nouvelles technologies. Les économies des pays qui adopteraient ces technologies pourraient développer des avantages compétitifs considérables grâce à une main-d’œuvre améliorée.

Dans de telles circonstances, certains chercheurs en bioéthique se posent déjà la question suivante: «Quelle attitude devront alors adopter les pays qui, sur la base de leurs valeurs fondamentales, jugent éthiquement problématiques de telles modifications? Devront-ils suivre le mouvement afin de rester compétitifs face aux pays constitués d’une population d’individus améliorés technologiquement?» (V. Menuz, J. Roduit, T. Hurlimann, Huffington Post, 13.03.2013)

Si les principes d’amélioration posent déjà d’énormes problèmes et désaccords vis-à-vis d’OGM, qu’en sera-t-il vis-à-vis de l’être humain? Certains commencent déjà à adopter des pratiques s’apparentant à celles des amish, communauté vivant à l’écart de la société moderne. Pour les amish, les technologies sont adoptées seulement si elles renforcent les relations entre les membres de leur groupe. Dans un futur proche, il se peut que certaines communautés refusent ces nouvelles technologies, leur vision d’une vie réussie et d’une société saine s’y opposant. Aux yeux d’autres sociétés, elles risqueraient alors de paraître «dépassées». Il sera donc crucial que les différentes collectivités et le droit des individus de ne pas «s’améliorer» puissent être respectés. Finalement, il faudra s’assurer que les différents individus au pouvoir ne puissent pas utiliser ces technologies pour contrôler leur population. Les effets sur les équilibres internationaux de ces projets d’amélioration de l’être humain devraient donc être pris au sérieux par les différents acteurs globaux.

Auteur du programme 2045, soutenu par le dalaï-lama, Dmitri Itskov a pour but de créer un avatar cybernétique

Il est envisageable que certains dirigeants choisissent d’utiliser ces nouvelles technologies sur la population pour faire de «meilleurs» citoyens

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