La présidence Bush a détruit plus d'un tabou depuis trois ans: la guerre préventive n'est plus exclue, l'ONU n'est plus indispensable, la coopération internationale n'est plus désirable, etc. Elle en a brisé un autre mercredi: il n'est plus interdit de modifier une frontière par la force. «A la lumière des nouvelles réalités sur le terrain», l'existence d'une population israélienne nombreuse protégée par l'armée dans les colonies de Cisjordanie, il est devenu «irréaliste», a dit le président, que l'Etat hébreu «reviennne complètement aux lignes d'armistice de 1949». Disant cela, George Bush a balayé d'un coup l'une des bases juridiques de l'ordre spatial d'aujourd'hui. Contre le principe de l'inviolabilité territoriale respecté depuis cinquante ans, il proclame que le fait accompli d'une occupation peut désormais justifier la modification d'un espace étatique. Ce que Bill Clinton a refusé aux Serbes, entre autres, Bush l'accorde aux Israéliens.

Avec raison, le monde entier proteste. L'Union européenne, la Ligue arabe, l'Autorité palestinienne dénoncent l'injustice, le culot, la folie du hussard qui met son casque et fonce. Pourtant, cette injustice et ce culot font partie de la stratégie de l'administration Bush. Aucun de ses faits accomplis depuis trois ans n'a suscité davantage que des protestations. La haine envers les Etats-Unis augmente? Elle n'a pas d'armée, et les Etats-Unis ne sont pas là pour se faire aimer. En réalité, il n'y a pas d'opposition structurée, politique et intimidante à la politique américaine.

C'est ce constat, glacial, qui a permis au président de détruire encore un autre tabou: l'idée que les Etats-Unis ont, et doivent avoir, un rôle de médiateur au Moyen-Orient. La suffisance hautaine avec laquelle George Bush a traité Hosni Moubarak à Washington, comparée à son respect presque obséquieux de la personne de Sharon, a montré ouvertement, par le langage du corps autant que par les mots, qu'il se posait comme l'allié du premier ministre israélien. La paix qu'ensemble ils prétendent construire n'aura plus besoin de médiateur. Elle n'aura pas à être négociée car il n'y aura plus de négociateur palestinien, ils s'en seront débarrassés.

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