La discussion sur l’avenir de la géothermie dans notre pays a été relancée avec le procès pénal engagé contre le chef technique du projet Deep Heat Mining, à Bâle, qui a récemment été acquitté de toute accusation de négligence. Même si certains se précipitent déjà pour éliminer le recours à cette source d’énergie, la question est trop importante pour n’être considérée que dans le cadre suisse. Ce débat prend sa place dans le cadre des défis de l’approvisionnement énergétique à l’échelle mondiale. Il faut aussi garder à l’esprit que la géothermie a une importance régionale directe, par exemple à Genève, où un grand projet est envisagé.

L’Agence internationale de l’énergie (IEA) prévoit une croissance des besoins en énergie de 2% par an pour les prochaines décennies, ce qui doublerait la consommation d’énergie sur la planète avant 2050. Si l’on n’utilisait que l’énergie nucléaire pour couvrir cette croissance, il faudrait construire pendant 40 ans une nouvelle centrale nucléaire de 1GW par jour, soit 365 par an. Il existe aujourd’hui quelque 440 centrales dans le monde; la croissance prévue par l’IEA ne paraît donc guère réalisable.

Quel sera l’approvisionnement énergétique de l’avenir? La meilleure stratégie consistera à en utiliser moins et plus efficacement: il existe à ce sujet un énorme potentiel technologique inexploité. Ceux qui prétendent pouvoir résoudre le défi seulement grâce à l’énergie éolienne et solaire sont aussi irresponsables que ceux qui voient les centrales nucléaires comme unique solution. Il n’existe pas de recette patentée et facile pour l’énergie du futur. Nous devons stimuler la recherche dans un très large spectre de sources renouvelables, ce qui nécessite d’énormes moyens financiers. Pour garantir ses besoins futurs en énergie, la seule Suisse devra investir des dizaines de milliards de francs, soit l’équivalent de 1 à 2 projets ferroviaires du type NLFA, le plus grand investissement jamais réalisé dans notre pays. Jusqu’à présent, les contributions publiques à la recherche de nouvelles technologies dans le domaine de l’énergie ont été au mieux symboliques.

Que cela nous plaise ou non, les énergies fossiles, qui couvrent actuellement 87% des besoins mondiaux en énergie, continueront de jouer un rôle important. Le monde aura besoin de grandes quantités de combustibles fossiles pendant des décennies, comme une sorte de pont jusqu’à ce que suffisamment d’énergie renouvelable soit disponible. Au cas où une source d’énergie fossile venait à disparaître, cela conduirait à de graves crises économiques et sociales.

Pendant cette période transitoire et jusqu’au siècle prochain, la plus importante forme d’énergie fossile, à part le charbon, sera le gaz naturel. Les ressources connues en gaz peuvent alimenter le monde pendant plus d’un siècle et les réserves mondiales augmentent d’année en année grâce aux nouvelles technologies.

Parmi les énergies renouvelables, le vent et le soleil ont le désavantage de n’être disponibles que de manière irrégulière. D’autres énergies sont soit en quantité limitée, comme la biomasse, soit au stade de développement, comme l’hydrogène ou la fusion nucléaire. La seule source d’énergie disponible en quantité illimitée, exploitable jour et nuit et hiver comme été, reste la chaleur de la Terre. Déjà un quart des nouveaux chauffages en Suisse utilisent cette source. Le défi qui se pose actuellement est la difficulté à capturer la chaleur de la Terre profonde et à très haute température, nécessaire pour produire l’électricité. Le projet bâlois de géothermie à 5000 mètres de profondeur n’est donc pas de l’argent perdu, comme le prétendent certains politiciens. Ce projet a fourni des informations de grande valeur que les spécialistes du monde entier nous envient. Sur cette base seront développées les technologies qui permettront de mettre en valeur cette source d’énergie inépuisable qui se trouve sous nos pieds. La géothermie n’en est qu’à ses débuts. Elle nécessitera 15 à 20 ans pour mûrir (comme d’autres idées novatrices), mais elle apportera une contribution importante à notre approvisionnement énergétique, éventuellement en combinaison avec le gaz naturel.

Et le risque? Les nouvelles technologies ne sont jamais sans risques ni effets indésirables; c’est le cas pour les barrages dans les Alpes, les centrales nucléaires, les éoliennes ou les usines à gaz. Le plus gros risque est d’être trop dépendant des énergies provenant de l’étranger, sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle.

C’est notre devoir de développer la géothermie indigène jusqu’à ce qu’elle puisse être utilisée de façon routinière et avec des retombées négatives acceptables comme d’autres énergies. La question est simple: voulons-nous participer nous-mêmes de façon active à ce développement et influencer le futur de notre pays, ou voulons-nous acheter plus tard à l’étranger une technologie en tant qu’utilisateur passif? La réponse nécessite une vision à long terme et ne peut pas être laissée aux seuls politiciens dont l’horizon ne dépasse souvent pas les prochaines élections.

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