éditorial

Gérard Depardieu, traître à la patrie

A l’affiche de L’Homme qui rit figure naturellement Gérard Depardieu. Car tout ce qui relève du patrimoine, il veut en être, il doit en être, à plus forte raison s’il s’agit de Victor Hugo

A l’affiche de L’Homme qui rit figure naturellement Gérard Depardieu. Car tout ce qui relève du patrimoine, il veut en être, il doit en être, à plus forte raison s’il s’agit de Victor Hugo. Le comédien a déjà incarné Jean Valjean, le Comte de Monte-Cristo et Alexandre Dumas, la moitié des cadets de Gascogne (Cyrano de Bergerac, Porthos, D’Artagnan) et leur ennemi le cardinal Mazarin, Danton, Rodin, Marin Marais, Jacques de Molay, le Maheu de Germinal, Jean de Florette, le colonel Chabert et Balzac, le Titus de Bérénice, Vatel, Vidocq, Fouché, Boudu, Bérurier, Obélix à quatre reprises… Il a failli être de Gaulle, il sera DSK… A force de s’approprier ces emblèmes de la France, le boulimique s’est érigé en monument national.

Alors, quand l’ogre tricolore choisit l’exil fiscal et se réjouit de renoncer à sa nationalité, forcément ça renâcle. Le premier ministre déplore une «attitude un peu minable». Philippe Torreton pourfend le faquin dans une lettre publique, tandis que Catherine Deneuve lui trouve des circonstances atténuantes. La république des arts et des lettres s’embrase. Les arguments opposent la responsabilité civique au mythe de l’artiste libertaire, véhiculent des réflexes corporatistes et aussi quelques rancœurs professionnelles.

Jouisseur excessif miné par la mélancolie, bâfreur gargantuesque tiraillé entre l’ange (lectures de saint Augustin) et la bête (muflées phénoménales), Gérard Depardieu fuit en avant et met du sublime jusque dans la déchéance. Qu’il pisse dans l’avion, roule bourré et se fraise en deux-roues, copine avec les dictateurs, on lui pardonnait toutes ses incartades. Parce qu’il avait la grâce, cette voix de roseau dans un corps de mastodonte, et ce rire enfantin.

La dernière frasque, c’est la goutte de beaujolpif qui fait déborder la barrique. Elle relève de la haute trahison. Comme si Mammuth, le prolo spolié, faisait allégeance au Capital. Comme si Cyrano de Bergerac capitulait. Le panache si cher au bretteur proboscidien a roulé dans la poussière. En planquant son magot à l’étranger, le comédien a foulé les valeurs d’Egalité et de Fraternité au profit d’une Liberté sans gloire.

Il y a une terrible envie de lui dire «Casse-toi gros lard!», et un blocage. Car, derrière le bide conquérant, derrière le fric, le loubard des Valseuses, ce frangin transgressif, continue à cligner de l’œil. On en veut au plus grand comédien français d’être devenu le plus gros, sans arriver toutefois à faire le deuil de ce qu’il a représenté.

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