l’avis de l’expert

Gernika/«Guernica»: les impossibles retrouvailles

Il y a 75 ans, la ville basque de Gernika était anéantie par la Wechmacht, première cité à subir le martyre par tapis de bombes. Quelques jours plus tard, Picasso découvrait ébahi les photos du désastre. Une œuvre puissamment symbolique allait naître. Elle n’a rien perdu de sa force. Par Josef Lang, historien et personnalité politique membre des Verts suisses

Une semaine avant que le ministre américain des Affaires étrangères Colin Powell ne tente une dernière fois, le 5 février 2003, de convaincre le Conseil de sécurité de l’ONU du bien-fondé d’une guerre contre l’Irak, la tapisserie Guernica qui se trouvait dans le couloir menant à la salle de réunion a été recouverte d’un drap bleu. Officiellement, ce geste de dissimulation a été justifié par l’argument que la couleur bleue formait une meilleure toile de fond pour les caméras de télévision que la grisaille originelle du tableau de Picasso. En réalité, ce n’était que trop évident, il s’agissait d’occulter la couleur grise de la guerre planifiée.

Le fait que l’œuvre de Picasso intitulée Guernica soit devenue l’une des icônes de la peinture moderne et qu’elle continue à marquer les esprits, ne s’explique pas par la force de l’œuvre à elle seule. Pas plus que l’événement n’explique à lui seul que le bombardement de Gernika, ainsi que les Basques orthographient leur Grütli, se soit mué en symbole de la violence guerrière.

Voici comment le commandant d’état-major, le lieutenant-colonel Wolfram Freiherr von Richthofen a consigné dans son journal les actes perpétrés par la légion allemande Condor à Gernika le 26 avril 1937, jour de marché: «Guernica, ville de 5000 habitants, littéralement rasée. Offensive menée avec des bombes de 250 kg et des bombes incendiaires, ces dernières environ un tiers [du total] […] Les 250 kg ont mis à bas un certain nombre de maisons et ont détruit les conduites hydrauliques. Les bombes incendiaires ont eu le temps de se déployer et d’agir. Le style architectural des maisons, toits de tuiles, galeries en bois et maisons de bois à colombages, a permis une destruction totale […] On voit encore les trous des bombes sur les routes, tout simplement formidable.»

La droite européenne, allemande en particulier, prétend aujourd’hui encore que le bombardement de Gernika avait été une attaque tactique visant à détruire le pont de Renteria au nord de la ville et non pas un attentat terroriste pour intimider la population. Mais alors, pourquoi le pont en question, ainsi que les deux usines d’armement n’ont-ils pas été affectés par l’attaque? Selon Wolfram Freiherr von Richthofen, la légion Condor avait déjà planifié en décembre 1936 de lancer contre les Basques «d’éventuelles attaques terroristes afin de mettre la pression sur les négociations». La destruction de Gernika a eu des répercussions catastrophiques sur le moral de Bilbao qui se trouvait à 33 kilomètres de là. Le 19 juin 1937, le gouvernement basque autonome capitulait.

La droite continue à essayer de relativiser l’importance de Gernika en pointant sur le bombardement d’autres villes par les aviateurs allemands et italiens. Effectivement, avant le 26 avril 1937, ils avaient déjà bombardé Malaga, Alicante, Cartagene, Madrid, Tolède et, dans le Pays basque, Irun, Durango, Eibar, Ochandiano, Galdakao et Bilbao. Toutefois, Gernika a été la première ville d’Europe qui a été victime d’un bombardement en tapis, qui implique la destruction systématique d’une zone géographique donnée.

La tentative apparemment paradoxale de relativiser l’attaque par la légion Condor en mentionnant les autres crimes de guerre de la même unité ne s’explique que par le rayonnement de la toile de Picasso intitulée Guernica. Le peintre espagnol, déjà mondialement connu à l’époque, a appris le destin de Gernika l’après-midi du 27 avril alors qu’il se trouvait au Café de Flore. Le jour suivant, son journal préféré, L’Humanité, publiait un texte bouleversant, avec des photos dramatiques et un cliché panoramique de la ville détruite.

Picasso a su alors ce que serait le thème de sa peinture murale commandée trois mois plus tôt pour le pavillon de la République espagnole à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris. Grâce aux photographies de son amie Dora Maar, la genèse de la naissance de l’œuvre – d’une taille imposante de 351 x 782 cm – est exceptionnellement bien documentée.

Les photos de Dora Maar montrent que, dès le 1er mai, Picasso, qui avait commencé à peindre le tableau, a été inspiré par le «choc initial» (selon les mots du critique d’art Werner Spiess) provoqué par les images et les nouvelles en provenance de Gernika. A cette occasion, il a pu faire appel à son immense trésor d’images et de formes. Les seuls nouveaux motifs sont au nombre de deux. Il s’agit des femmes dans les flammes et de la maison qui brûle. Ces motifs confirment l’influence décisive de Gernika sur Guernica. Le retour de Picasso au cubisme, l’innovation la plus révolutionnaire de l’histoire de la peinture moderne, est révélateur.

A l’occasion de l’Exposition universelle déjà, Guernica a suscité un immense intérêt, bien que controversé. La première vague d’enthousiasme s’est déclenchée aux Etats-Unis, où l’œuvre est arrivée le 1er mai à New York – et où elle a dû rester une bonne quarantaine d’années au Museum of Modern Art (MoMA). En Amérique du Nord, aussi bien le public que l’avant-garde étaient mûrs pour cette œuvre. Durant la guerre civile espagnole (de juillet 1936 à mars 1939), la sympathie pour la république n’avait cessé de grandir. Les liberals ont exprimé leur solidarité tardive en allant voir Guernica.

Mais c’est sur les peintres modernes, qui ont développé l’expressionnisme abstrait dans les années 1940 après avoir été confrontés à Picasso et à son tableau, que Guernica a eu le plus d’influence. L’historien de l’art d’origine belge Gijs Van Hensbergen attribue au tableau un rôle essentiel dans le «big bang» de la peinture américaine. Lee Krasner, artiste peintre et compagne de Jackson Pollock, a été «époustouflée» par Guernica à la suite de quoi elle s’est rendue tous les jours au MoMA «afin de le contempler».

Pollock lui-même a travaillé pendant des années avec obstination autour du thème de Guernica. Willem de Kooning, qui venait lui-même de Rotterdam, détruite au début de la guerre par une attaque aérienne lancée par les mêmes auteurs qu’à Gernika, avait été «bouleversé» par sa rencontre avec Guernica. Son Judgment Day de 1946 est un hommage au tableau de Picasso.

Sous la pression du maccarthysme, toutes les allusions à Gernika, à la guerre civile espagnole et à Franco ont été retirées du mur à côté du tableau. L’anticommunisme supplantait l’antifascisme. A la fin des années 1960, Gernika est revenue prendre sa place dans Guernica. Après le massacre de My Lai en mai 1968, le tableau est même devenu le symbole de la contestation contre la guerre du Vietnam.

A la même époque, la peinture de Picasso est devenue une icône de l’opposition à la dictature franquiste. Le 18 septembre 1970, lors d’un championnat de pelote basque à Saint-Sébastien, le nationaliste basque Joseba Elosegui s’est immolé et jeté telle une torche vivante sur Franco alors présent. Joseba Elosegui avait commandé la seule unité républicaine qui se trouvait à Gernika le 26 avril 1937.

Pendant ce temps avaient lieu les premières tentatives sérieuses pour rapatrier Guernica en Espagne. Picasso avait toujours déclaré que le tableau ne rentrerait pas en Espagne tant que celle-ci ne serait pas une république. Felipe Gonzales et Santiago Carrillo, qui dirigeaient le Parti socialiste et le Parti communiste espagnols, sont allés à New York pour dire au MoMA que Picasso aurait aussi approuvé une monarchie constitutionnelle. Les enfants de Picasso, mort en 1973, Paloma et Maya en particulier, étaient plus sceptiques.

Des artistes comme Eduardo Chillida, des intellectuels comme Julio Caro Baroja et la plupart des politiciens du Pays basque ont exigé Guernica pour Gernika. Lorsqu’en septembre 1981, le tableau a été installé dans l’inapproprié Cason del Buen Retiro à côté du Musée du Prado, le chrétien-démocrate basque Xabier Arzalluz a déclaré: «Nous avons reçu les bombes et Madrid a reçu l’art.» Tandis qu’il y avait des tensions avec la famille élargie de Picasso, les Basques n’avaient pas l’ombre d’une chance. Le Guernica à Gernika serait devenu un symbole trop puissant contre la guerre et également contre une adhésion à l’OTAN à l’époque en pleine négociation.

«Guernica, ville de

5000 habitants, littéralement rasée. Offensive menée avec

des bombes de 250 kg et

des bombes incendiaires»

Picasso avait toujours déclaré que le tableau ne rentrerait pas en Espagne tant que celle-ci ne serait pas une république. Mais quid d’une monarchie constitutionnelle?

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