Opinion

Gestion des risques et des menaces: faire face, bâtir la résilience

Il faut dépasser l’indignation de «l’affaire San Giorgio» en Valais et doter la Suisse d’une vraie capacité d’affronter les risques majeurs, écrit l’ancien président de la Société suisse des officiers et expert en sécurité Denis Froidevaux

La récente démarche valaisanne en matière de gestion des risques et des menaces mérite certainement plus qu’une polémique autour des acteurs impliqués. La question centrale qui reste ouverte est celle-ci: sommes-nous préparés à faire face à un monde tout sauf linéaire, fait de ruptures et d’événements extraordinaires?

Faut-il rappeler que chaque pays, nation ou Etat a l’impérieux devoir de travailler à sa propre résilience et à celle de sa population? Il s’agit au minimum d’une question de crédibilité, au maximum d’une question de survie, sachant qu’on a le droit d’être surpris mais pas déstabilisé.

Penser l’impensable

Avec humour, le Capitaine Haddock, dans «L’affaire Tournesol», importuné par Séraphin Lampion, qui veut lui vendre mille assurances (vie, grêle, raz-de-marée, inondations, sécheresse, tremblement de terre, termites, sauterelles), lui rétorque qu’il les a toutes et que la seule qui lui manque, c’est celle contre «les casse-pieds!» Alors, casse-pieds celui qui pense l’impensable, dérangé celui qui réfléchit à l’improbable? Dérangeant certainement, dérangé en tout cas pas.

Lire aussi: Le survivaliste qui murmure à l’oreille d’Oskar Freysinger

Dans le maelström de la pensée unique régnant actuellement, toute tentative de sortir d’une certaine naïveté régnant au sein de notre société hyperconnectée et fragile est le plus souvent balayée, comme le fait le Capitaine Haddock face aux assurances proposées.

Cette logique hors-sol qui voudrait que nous soyons exemptés pour l’éternité des affres de l’histoire est non seulement dangereuse mais surtout irresponsable. C’est particulièrement inquiétant, car avec un brin d’honnêteté intellectuelle, chacun le sait: statistiquement, chaque jour qui passe nous rapproche d’un choc et il sera forcément rude.

Vacuité du rapport 2016 du Conseil fédéral

Cela étant, le fondement même de la politique de gestion des risques, des menaces et des crises, devrait trouver ses paradigmes de base dans le rapport sur la politique de sécurité (rapol séc 16), récemment validé par le Conseil fédéral. Or face à un monde instable, incertain et dangereux, force est de constater que ce rapport présente de graves lacunes en matière de vision, et ne met en avant aucune méthode, aucun projet, aucune vision en matière de stratégie. Cette vacuité conceptuelle débouche sur une absence totale de culture de la résilience.

Cette résilience doit être comprise comme une capacité et une volonté:
– d’être préparé (dans tous les sens du terme) à l’incertitude;
– d’être agile et souple, apte à réagir dans toute situation;
– d’apprendre et pouvoir rebondir.

Le syndrome du cygne noir

Le problème de ce fichu XXIe siècle est qu’il est marqué, plus que d’autres, par un syndrome bien connu des gestionnaires de risques, celui du cygne noir.

La liste est longue: attentats du 11 septembre, faillite de Lehman Brothers, tsunami et catastrophe nucléaire de Fukushima, attentats de Paris, de Nice ou de Bruxelles, «ubérisation» du terrorisme, montée en puissance de la Russie qui jour après jour regagne sa capacité réelle à faire usage de sa force, risque accru d’un conflit majeur dans plusieurs zones du globe, conséquences du réchauffement climatique et la liste est encore longue!

Euphorie de l’après-guerre froide

Autant d’événements dont la probabilité d’occurrence, pour certains d’entre eux, était encore si faible ces dernières décennies que personne ne s’y était vraiment préparé. On vivait dans l’euphorie de l’après-guerre froide, pensant que pour l’éternité il suffirait de tendre la main pour encaisser les dividendes de la paix et de la sécurité. Pourtant ces événements ont d’ores et déjà changé la face du monde, y compris de la Suisse. Et ce n’est qu’un début à voir les perspectives 2017!

Ce syndrome du cygne noir, est-ce là une nouvelle invention de quelques technocrates digitaux en mal d’inspiration? Tant s’en faut. Il s’agit d’un principe fortement usité en gestion de risques, développé par le philosophe américano-libanais Taleb. Durant des millénaires, l’homme a cru que tous les cygnes étaient blancs faute d’avoir vu un seul spécimen noir, jusqu’au jour où en Australie on découvrit que le cygne noir existait réellement…

Risques considérés comme impensables

Il en va ainsi des risques considérés comme impensables, hautement improbables, impossibles, jusqu’au jour où ils deviennent réalité. L’effet de surprise est alors total et produit un impact dévastateur. La nature humaine détestant être prise au dépourvu, on trouvera après coup (souvent trop tard les dégâts étant réels, parfois mortels) une explication rationnelle, voire des excuses.

Deuxième paradigme à prendre en compte: la constante innovation technologique. C’est contradictoire, mais parfois le progrès lui-même génère des risques nouveaux alors qu’il est censé nous en protéger. Prenez l’exemple du Titanic. Si beau, si fort si invincible, si insubmersible… Il y a fort à parier que si son commandant n’avait pas été conscient de cette pseudo-insubmersibilité il n’aurait probablement jamais pris le risque de suivre la route des icebergs, et dès lors n’aurait pas coulé! Nous, société dite évoluée, sommes-nous si insubmersibles que cela?

Troisième paradigme influent: la mondialisation en matière de risques. Les événements entrent en résonance, les chocs s’entrechoquent et s’amplifient, faisant qu’aujourd’hui plus qu’hier – mais moins que demain – la seule certitude c’est l’incertitude!

No risk no fun

On le voit, nous sommes dans une rare complexité et il faut constamment équilibrer les deux paramètres que sont risques et opportunités. «No risk no fun!» Pour toutes ces raisons, la Suisse a un besoin urgent d’une vision, d’une stratégie d’ensemble, avec pour clef de voûte un travail approfondi sur la notion de résilience. Pour ce faire, il est absolument fondamental que la Confédération, les cantons, les communes ainsi que l’ensemble des acteurs de notre société œuvrent au sein d’un concept commun.

Ce concept de résilience doit impliquer très fortement le citoyen et la collectivité, et se construire du bas vers le haut. Il ne peut être le fait d’experts mais doit bel est bien constituer un projet intégrateur, au-delà de tout clivage politique ou linguistique. La résilience passe par la cohésion sociale et ne saurait être un clivage supplémentaire.

Inspirer un maximum d’acteurs de la société civile

Il s’agit en substance d’informer, d’orienter, de former, d’inspirer à un maximum d’acteurs de la société civile, d’entreprises, de citoyens la nécessité de faire preuve de volontarisme et de clairvoyance. C’est d’abord une posture intellectuelle, un état d’esprit, une volonté.

Sans démagogie aucune, sans alarmisme, sans bruit, certains cantons, certaines entreprises ou organisations ont commencé à travailler à la construction de cette résilience, en étant conscient qu’à un moment ou à un autre, ils seront confrontés à un plafond de verre, la Confédération étant un acteur clef mais partiellement absent.

C’est pour cela que le système dans sa globalité doit se réveiller et se remémorer cette citation de l’écrivain Driss Chraïbi: «A trop museler sa monture, on risque de se retrouver enfourchant un cheval de bois.»

Nous devons apprivoiser l’incertitude sans en faire un élément paralysant, mais bien plutôt un carburant permettant à notre société de faire face… et de bâtir cette résilience calmement, sereinement pendant qu’il en est encore temps. Question de crédibilité, de courage et de responsabilité pour les générations futures, parce que le trop peu trop tard n’est pas une option viable.


Denis Froidevaux, ancien président de la Société suisse des officiers, est expert en sécurité.

Publicité