Opinion

La Ghouta: un massacre aux yeux du monde

OPINION. Jouant sur les divisions de ses soutiens et le blocage diplomatique, Damas a enfermé une partie de sa population dans un face-à-face mortel et tente de récupérer le monopole du «récit public», écrit le chercheur du GSI Nicolas Appelt

Dans un texte daté de janvier 2013 intitulé «Syrie, terre d’oubli», l’intellectuel et opposant syrien Yassin al-Haj Saleh analyse la dimension politique de l’oubli qui a frappé le pays après le massacre d’Hama perpétré en 1982 par les forces du régime de Damas. Ce dernier est alors devenu une «machine à empêcher la mémoire collective, à réprimer le souvenir et sa formulation», d’autant plus qu’en l’absence d’images d’époque des atrocités et de l’extrême rareté des témoignages directs, il s’est instauré en Syrie une «mémoire de la peur».

Violence inouïe en direct

A l’inverse, selon Yassin al-Haj Saleh, la «révolution syrienne, trente ans plus tard, se documente elle-même au jour le jour» et «elle est en train de trouver le chemin d’un récit public». Durant plusieurs années, jusqu’à aujourd’hui, en dépit des atrocités, ce récit est multiforme: témoignages, romans, poésie, arts plastiques, films documentaires…

Or l’écrasement de la Ghouta orientale et des localités comme Douma est d’autant plus important pour le régime, car, précisément au contraire d’Hama en 1982, il se déroule aux yeux du monde, en direct. La violence inouïe qui s’exerce contre la banlieue est de Damas témoigne de sa volonté non seulement d’annihiler les conseils locaux qui ont fait vivre, comme à Daraya auparavant, des expériences d’organisations politiques et sociales en dépit des sièges et des pressions des groupes armés non étatiques, mais également, de tirer un trait sur la capacité d’une partie des Syriens à formuler un récit public qui lui échappe.

Numéro de funambule de la Russie

Par ailleurs, outre la reprise de l’ensemble du territoire national comme l’a encore déclaré son ambassadeur auprès de l’ONU, le régime de Damas montre, à travers les opérations militaires menées contre la Ghouta orientale, la marge de manœuvre qu’il compte s’octroyer vis-à-vis de son parrain russe. En effet, si ce dernier l’emporte militairement sur le terrain, il risque d’échouer sur un plan diplomatique et politique, dans la mesure où le pouvoir syrien peut jouer sur le soutien d’autres parrains, en premier chef l’Iran, qui n’ont pas forcément le même agenda, ni les mêmes objectifs politiques. Les multiples amendements excluant de la trêve tels ou tels groupes armés rend la résolution 2401 adoptée par le Conseil de sécurité quasiment impossible à tenir.

L’écrasement de la Ghouta orientale est d’autant plus important pour le régime, car, au contraire d’Hama en 1982, il se déroule en direct

Par conséquent, la poursuite des bombardements sur la Ghouta orientale constitue un message du régime syrien affichant un sentiment d’impunité, mais aussi un possible signal que la Russie semble de plus en plus aspirée par un conflit dans lequel elle ne pourrait ne plus réussir son numéro de funambule. Comment pourrait-elle concilier dans un processus diplomatique des implications militaires sur le terrain aussi antagonistes que celles de ses différents partenaires dans le processus d’Astana, lequel semble désormais presque aussi moribond que celui de Genève.

Echec des Occidentaux

Au-delà du cas de la Russie, le martyre de la Ghouta que les Occidentaux peuvent suivre en direct renvoie aussi leurs chancelleries et diplomaties à leur échec. Victimes du syndrome de la «diplomatie de club», celles-ci n’ont entrepris aucun véritable effort de négociation, dès le début de la révolte, avec les différents soutiens du pouvoir en place. Jeter des anathèmes, en excluant certains acteurs régionaux les plus importants lors des premières négociations de Genève, et définir des lignes rouges intenables a abouti à se priver des possibilités d’exercer une pression sur le régime syrien ainsi qu’à renforcer l’internationalisation du conflit. Jamais les questions de fond – quelle gouvernance, quel type d’Etat et de régime politique – n’ont été sérieusement abordées dans les enceintes internationales.

Aujourd'hui, incapable d'instaurer un embargo médiatique comme ce fut le cas en 1982, le régime de Damas ne compte plus imposer un oubli d'«ordre politique», mais une «mémoire de la peur» construite sur le souvenir de la répression exercée à la face du monde. Jouant sur les divisions de ses soutiens et le blocage diplomatique, le pouvoir syrien a enfermé une partie de sa population dans un face-à-face mortel et tente coûte que coûte de récupérer le monopole du «récit public», si bien que les récits de la révolte et du conflit risquent de prendre rapidement une dimension posthume.

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