Les critiques récentes à l’encontre du Groupe intergouvernemental d’experts sur le changement climatique (GIEC), l’organe d’évaluation scientifique établi dans le cadre onusien, soulèvent une question difficile qui, jusqu’à présent, était restée en arrière-plan, à savoir celle de la nature de la prise de conscience du changement climatique. S’agit-il d’une prise de conscience raisonnée, fondée sur des éléments objectifs, scientifiquement avérés, ou est-elle plutôt le fruit d’une idéologie qui, tel le marxisme, n’admettrait point de questionnement?

Les critiques émises dans les trois derniers mois, en particulier l’affaire des e-mails soustraits du système interne de l’University of East Anglia – qui visait indirectement la fiabilité d’une intuition puissante publiée dans le troisième rapport d’évaluation du GIEC (la brusque augmentation de la température moyenne au cours du XXe siècle) – et la controverse au sujet des sources de certaines affirmations figurant dans le quatrième rapport d’évaluation du GIEC – les prédictions touchant à la fonte des glaciers himalayens et aux catastrophes naturelles – expriment, au fond, une révolte face à un organe qui a été érigé en oracle, ou du moins en gouvernail scientifique de la lutte contre le changement climatique.

Le GIEC fut créé pour faire face à la cacophonie d’arguments régnant dans les années 1980, y compris pour contrer la «junk science» ou «science de pacotille» financée pendant longtemps par des groupes d’intérêts qui se sentaient menacés par une éventuelle réglementation dans ce domaine.

Dans ce contexte, le GIEC avait pour mission d’examiner toute la littérature scientifique sérieuse sur le sujet pour faire le point; en d’autres termes, pour trancher entre les argumentations opposées, comme le ferait un tribunal face aux preuves et aux arguments avancés par les parties lors d’un litige. Au cours de ses deux décennies de vie, il s’est acquitté de cette tâche complexe avec soin et, il faut le rappeler, avec aussi beaucoup de prudence.

Il suffira de mentionner, à cet égard, la lente évolution dans la compréhension du changement climatique qui se dégage des quatre rapports d’évaluation publiés à ce jour. Dans son premier rapport, en 1990, le GIEC s’était borné à conclure que la détection sans équivoque d’un effet de serre accru ne serait pas possible avant dix ans ou plus. Dans son deuxième rapport, publié en 1995, il était resté très prudent, mentionnant que «les faits observés concordent pour indiquer une influence perceptible de l’homme sur le climat». Même son troisième rapport, publié en 2001, qui contient le graphique dit de la «canne de hockey» (dont le manche refléterait une température stable au cours du deuxième millénaire et la palette une brusque augmentation au cours du XXe siècle), au centre de l’affaire des e-mails soustraits, reste prudent dans son affirmation que «des preuves plus récentes et plus concluantes permettent de dire que la majeure partie du réchauffement observé au cours des cinquante dernières années est due aux activités humaines».

Ce n’est qu’en 2007, avec la publication de son quatrième rapport d’évaluation, que le GIEC s’est permis d’affirmer que «le réchauffement du système climatique est sans équivoque» et qu’il est «très probable» que les activités humaines soient la cause de «l’essentiel de l’élévation de la température moyenne du globe observée depuis le milieu du XXe siècle». Ce bref rappel me semble important car il permet de mieux saisir l’attitude du GIEC face à la question du changement climatique. Loin d’une attitude partiale et militante, loin d’un parti pris idéologique, le GIEC s’est montré très prudent tout au long de ses plus de vingt ans d’existence. Il me semble donc injustifié d’affirmer, comme le font certains, que les évaluations du GIEC reflètent une vue biaisée, idéologique. Peut-être ferions-nous mieux de chercher l’idéologie ou le parti pris du côté de la critique.

Si le grief d’idéologie ne semble pas fondé, qu’en est-il en revanche de celui touchant à la compétence du GIEC, soit au terme «science» de notre équation de départ? La controverse sur les sources de certaines affirmations qui figurent dans le quatrième rapport d’évaluation du GIEC et, plus précisément, dans le deuxième volume de ce rapport, consacré aux conséquences du changement climatique, a trait à ce deuxième volet. On a accusé le GIEC de fonder certaines prédictions – la fonte des glaciers de l’Himalaya ou la survenance de catastrophes naturelles – sur des sources qui n’auraient pas été soumises aux mécanismes de contrôle du sérieux scientifique, en particulier au système d’évaluation par des pairs. Le GIEC a reconnu, dans un communiqué de presse récent, l’absence d’éléments suffisants pour prédire la fonte des glaciers himalayens dans l’horizon 2035. Mais les critiques n’en sont pas restées là. On a par la suite fait le procès du management – en exigeant la démission du président du GIEC –, de la structure – qui serait trop faible et/ou trop décentralisée –, et de l’approche – qui intègre des considérations régionales et politiques – du GIEC, tout ceci pour conclure, essentiellement, qu’il est incapable de fournir des évaluations fiables. Pour employer une expression colloquiale, on voudrait jeter le bébé avec l’eau du bain. Certains secteurs en ont même profité pour conclure que le phénomène du changement climatique lui-même est une charade.

Pour évaluer la portée de ces critiques, je voudrais, à nouveau, les mettre en perspective à l’aide de quelques observations relatives à la manière dont le GIEC opère. En tant qu’internationaliste, je me bornerai, naturellement, à des considérations institutionnelles, plutôt que de me pencher sur des questions de climatologie ou de glaciologie, qui échappent à mes compétences.

Chaque rapport d’évaluation du GIEC comporte des milliers de pages, qui sont elles-mêmes une synthèse de milliers de sources effectuées par des centaines, voire des milliers de personnes. Quiconque a participé à une recherche scientifique, même d’une ampleur bien moins importante, sait qu’une recherche aussi vaste doit nécessairement comporter quelques erreurs. Cela est d’autant plus le cas lorsque l’effort de recherche est éparpillé de par le monde et qu’il doit faire place à des considérations sociales et politiques, comme dans le cas du GIEC. En effet, compte tenu de l’influence des rapports d’évaluation, les «Résumés à l’intention des décideurs» qui précèdent chacun des volumes des rapports d’évaluation, sont soumis à l’approbation – mot par mot et ceci par consensus – des représentants de l’Etat. Cela n’est du reste pas une aberration.

C’est au contraire l’une des principales différences entre les conclusions du GIEC et celles d’autres organisations, privées ou gouvernementales. Et c’est aussi l’une des raisons principales pour lesquelles le GIEC peut jouer son rôle de gouvernail scientifique, exprimant un consensus scientifique – minimal mais partagé – susceptible de guider les négociations diplomatiques.

C’est, dans une large mesure, grâce à cette particularité que le régime international du changement climatique a pu se développer. Si nous portons un regard rétrospectif sur l’interaction entre science et diplomatie dans ce domaine, force est de constater qu’à chaque rapport d’évaluation du GIEC correspond un développement diplomatique important. Au premier rapport, publié en 1990, a correspondu la conclusion de la Convention-cadre des Nations unies pour le changement climatique (CCNUCC), en 1992. Le travail effectué en vue du deuxième rapport (présenté, pour des questions de temps, dans un rapport préliminaire préparé à l’intention des organes de la CCNUCC) s’est traduit par l’adoption du «mandat de Berlin» qui a débouché, deux ans plus tard, sur la signature du Protocole de Kyoto. Le troisième rapport d’évaluation a créé le momentum nécessaire pour l’adoption, en 2001, des «accords de Marrakech», qui précisent le système de Kyoto. Enfin, le quatrième rapport d’évaluation, publié en 2007, a donné le coup d’envoi au «mandat de Bali», qui devrait aboutir au Mexique, à la fin de cette année.

En l’absence du GIEC, ce dialogue, certes difficile, entre science et diplomatie n’aurait pas été possible. Les difficultés de coordination et la dimension politique du GIEC ne doivent donc pas être vues comme de simples défauts, ou alors, on doit conclure que, comme pour beaucoup d’entre nous, le GIEC a les défauts de ses qualités.

Cela m’amène à conclure que les critiques émises à l’encontre du GIEC sont recevables uniquement dans la mesure où elles sont constructives et visent à renforcer son travail. Face à un défi, il existe essentiellement deux manières de réagir. La première consiste à prendre une décision pour y faire face et tenter de le relever. Cette décision n’est parfois pas évidente et sa mise en application l’est souvent encore moins. Mais nous nous trouvons dans le terrain du mieux possible, ce qui est déjà un pas dans la bonne direction.

La deuxième manière de réagir est en apparence plus simple. Elle consiste à fuir, en espérant que la situation s’arrangera d’elle-même, qu’elle disparaîtra ou, mieux encore, qu’elle n’aura été qu’un mirage sans existence réelle. Selon la manière dont les critiques à l’encontre du GIEC seront formulées, elles relèveront de l’une ou l’autre manière de réagir. Nous nous trouvons dans un moment charnière face au défi posé par le changement climatique. Et il est inutile de dire que nous n’avons plus le loisir de la fuite.

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