En tant que climatologue ayant participé activement au GIEC comme l’un de ses vice-présidents de 1992 à 1997, je suis frappé par la virulence des attaques contre cette organisation qui, certes, a pris au fil des années une lourdeur administrative et bureaucratique très onusienne. Dans un premier temps très irrité par ces attaques à répétition – la controverse est après tout l’un des fonds de commerce des médias –, je dois constater que le GIEC n’a pas saisi à temps l’ampleur de son problème de communication ni l’occasion de rectifier le tir par rapport à ses regrettables erreurs. Vu son rôle dans le modelage de la politique climatique internationale, le GIEC ne peut se permettre de cafouiller au niveau de sa communication… Espérons que la commission d’évaluation mise en place par le secrétaire général de l’ONU permettra de calmer les esprits.

Tout ce brouhaha ne remet cependant pas en cause le fond même du problème, à savoir le rôle croissant de l’être humain dans l’évolution du système climatique. Il faut rappeler ici que le GIEC n’est pas un organisme de recherche scientifique mais que, pour préparer ses rapports, il fait l’inventaire des articles scientifiques parus dans les revues spécialisées de la recherche. La recherche a donc déjà eu lieu en amont des rapports du GIEC, et les scientifiques qui publient leurs résultats ont œuvré de la manière la plus objective possible avec les méthodes les plus actuelles d’observation, de modélisation et de traitement de données. Comme le climat fonctionne selon les lois fondamentales de la physique, il n’y a pas d’alchimie mystérieuse au fond de laboratoires obscurs pour alimenter on ne sait quel complot des climatologues visant à apeurer la planète.

Lors de la préparation d’un article, le scientifique va étayer ses hypothèses, les justifier, démontrer les limites de son étude et les pistes qui, par la suite, pourront en améliorer les conclusions. Certains articles ou hypothèses suscitent entre scientifiques des débats parfois passionnés, toujours passionnants, processus sain qui permet à la science d’avancer par améliorations et ajustements successifs. S’il y a autant d’articles dont les conclusions mettent en évidence les liens entre carbone atmosphérique et réchauffement climatique, ce sont les lois de la physique qui le démontrent, et non pas l’obstination des scientifiques. Pour preuve, Svante Arrhenius, physico-chimiste suédois, avait déjà démontré, en 1895, par des calculs fondés sur les lois de la physique du rayonnement, que si le CO2 atmosphérique devait doubler, le climat planétaire se réchaufferait de 4°C… Comme le lien climat-gaz à effet de serre fait partie d’un ensemble complexe de facteurs, à la fois fonction des interactions entre éléments du système climatique (océans, glaces polaires, atmosphère) et du mode de fonctionnement de nos sociétés (démographie, croissance économique, choix technologiques), il n’y a pas une trajectoire de réchauffement univoque mais bien un éventail d’avenirs climatiques possibles.

L’exercice difficile de la prise en compte simultanée de disciplines très diverses (économie, physique, sciences sociales, chimie, biologie, informatique…) vise justement à mieux cerner ces paramètres et à tenter de réduire la fourchette de réchauffement probable. Convaincre les décideurs politiques et le grand public passe forcément par l’explication des mécanismes sous-jacents à ces systèmes complexes et de leurs perturbations possibles ainsi que par les raisons pour lesquelles la science est encore confrontée à des incertitudes. Mais combien d’auteurs de reportages audiovisuels et d’articles de journaux s’accordent encore le temps et l’énergie nécessaires à cet exercice de communication en profondeur, dans un monde qui nous pousse à «zapper» d’un sujet à l’autre le plus rapidement possible?

Chaque crise environnementale apporte son lot de détracteurs et la tentation du déni, parfois issu d’une interrogation légitime sur notre capacité à nous, tout petits individus sur une grande Terre complexe, à perturber notre environnement jusqu’à l’échelle planétaire. Un déni aussi par opportunisme de la part de grandes entreprises, milieux politiques et économiques, parfois responsables d’atteintes durables à l’environnement mais prêts ni à l’admettre, ni à contribuer à la réparation des dégâts.

Le cas du «trou d’ozone» est un exemple qui permet de tirer certains parallèles avec la question climatique. Dans les années 1970 et 1980, des scientifiques ont émis l’hypothèse d’un lien entre certains gaz – les CFC dont l’origine, industrielle, remonte aux années 1930 – et la diminution dans la haute atmosphère de l’ozone qui, entre autres, filtre une partie des rayons les plus nocifs du soleil. Dès la publication de ces premières informations, on a assisté à une levée de boucliers portant non pas sur la réalité du phénomène – des mesures par sondages directs puis par photogrammétrie par satellite ont prouvé cette diminution – mais bien sur la capacité de l’être humain à jouer un rôle aussi négatif. L’affinement des mesures et des théories a finalement eu raison du scepticisme de l’époque et, en 1995, le Prix Nobel de chimie est venu couronner les travaux de Crutzen, Molina et Rowland sur la chimie de la destruction de l’ozone stratosphérique.

Entre-temps, et par l’utilisation probablement pour la première fois du «principe de précaution», un accord international (le Protocole de Montréal) a ouvert en 1987 la voie de l’élimination des CFC de tout processus industriel.

Il y a bien d’autres exemples de cette tentation de déni qui survient lorsque l’être humain est confronté à certaines de ses responsabilités. Il aura notamment fallu attendre 1952, soit près de 150 ans après le début de l’ère industrielle, pour admettre un lien entre pollution de l’air et mortalité, et commencer à mettre en place les premières normes antipollution. Plusieurs générations ont été nécessaires pour comprendre les risques liés à l’exposition à la radioactivité. Plus personne au­jour­d’hui ne nie les liens entre tabagisme et cancer, malgré la campagne volontairement mensongère menée à grands frais par l’industrie du tabac. Il a fallu se rendre à l’évidence dans les années 1960 que des actions menées dans une partie du monde pouvaient effectivement avoir un impact à l’autre bout de la planète, comme le révélèrent les taux de DDT – un puissant pesticide utilisé dans les pays industrialisés – retrouvés chez les pingouins en Antarctique. Il n’y a en fait pas d’exemple majeur où la science environnementale s’est trompée au point de devoir faire totalement marche arrière. Pourquoi en serait-il autrement pour le climat?

La remise en cause de la question climatique dans le contexte actuel n’est bonne pour personne. On devra tôt ou tard affronter d’autres crises, liées ou non au climat, comme l’accès à l’eau, à la sécurité alimentaire, à la sécurité énergétique. Alors pourquoi ne pas réfléchir à tout cela dès maintenant plutôt que de manière précipitée lorsque ce sera trop tard ou presque? Si certains secteurs économiques se retrouveront indéniablement en difficulté le jour où des mesures contraignantes seront prises afin de régler la question climatique, une multitude d’autres opportunités s’ouvriront, sur le plan technologique notamment, génératrices d’emplois et de revenus. Aborder la question climatique n’est pas synonyme d’un retour à l’âge de la pierre, bien au contraire. Plutôt que de céder à la tentation d’une chasse aux sorcières, remplacée tôt ou tard par autre chose, mais qui pour l’instant conforte l’immobilisme dans la prise de décision politique, le rôle des médias ne devrait-il pas se recentrer sur ces problèmes et montrer que, malgré la complexité et les incertitudes, certaines décisions peuvent et doivent se prendre?

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