Une gifle. Et le mot est poli. En décidant d’acquérir 36 avions de combat américains F-35, le Conseil fédéral n’a pas seulement choisi la meilleure offre technologique, militaire et financière, pour reprendre les termes de la cheffe du Département de la défense Viola Amherd. Lockheed Martin, le constructeur des appareils en question, n’est pas un avionneur parmi tant d’autres. Ses liens avec l’armée américaine – la première à dénoncer ces derniers temps les problèmes technologiques de ces avions ultra-perfectionnés – sont quasi ombilicaux.

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Le F-35, en clair, est un chasseur très politique: tous ceux qui l’ont choisi – la Belgique, les Pays-Bas ou la Norvège, pour ne citer qu’eux – sont des membres actifs de l’Alliance atlantique (l’OTAN), dont la défense dépend entièrement du parapluie nucléaire américain. Monter dans son cockpit saturé d’électronique dernier cri, plutôt que dans celui du Rafale ou de l’Eurofighter, fait de ses futurs pilotes des clients inféodés, peu ou prou, au puissant lobby militaro-industriel dont on connaît les ramifications outre-Atlantique et sur le continent européen.

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Accuser l’état-major et le gouvernement suisse d’avoir, par ce choix, interprété d’une manière bien singulière l’exigence d’absolue souveraineté helvétique est donc justifié. Mais ce jugement n’est qu’une partie de l’équation qui se joue au-dessus de nos têtes. Laquelle est, reconnaissons-le, impossible à résoudre tant que le dossier d’acquisition du F-35 ne sera pas rendu public, avec l’ensemble de ces clauses, y compris sur ses retombées industrielles.

Des portes fermées

Les Européens, gradés ou pas, portent en effet une part de la responsabilité de cette claque infligée dans les airs. D’abord parce qu’ils se concurrençaient eux-mêmes, entre le Rafale français et l’Eurofighter anglo-allemand. Ensuite parce qu’ils n’ont pas su, depuis la décision du rejet de l’accord-cadre avec l’Union européenne, offrir à Berne d’autre réponse que des portes fermées, assorties d’une douloureuse fin de non-recevoir en matière de coopération aux programmes de recherche communautaires.

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Les alliés et voisins de la Suisse viennent de comprendre que leurs liens géographiques, politiques, commerciaux et transfrontaliers avec la Confédération ne suffisent plus à l’arrimer à leurs côtés. Il faut le regretter, tant la «solution américaine» est un mirage en termes d’autonomie, pour un pays situé au cœur du continent. Mais il faut aussi, c’est une obligation, voir les choses en face: la puissance européenne n’est plus perçue, par les décideurs suisses, comme incontournable. Les Etats-Unis, mastodonte technologique, numérique, militaire et financier, impressionnent bien davantage à l’heure du duel avec la Chine. L’espace aérien helvétique, de ce point de vue, est tout sauf un terrain neutre.