Deux termes truffent les manifestations des «gilets jaunes»: «le peuple», disent-ils, ne supporte plus d’être méprisé par Emmanuel Macron, d’où la nécessité de marcher sur Paris pour faire «la révolution», en misant tout sur le rapport de force. Parce qu’en France, c’est bien connu, seule la violence finit par faire plier les pouvoirs, même issus des urnes.

Lire aussi: Comment la France est passée de l’euphorie à la peur du chaos

Le ressentiment des «urbains»

«Peuple» et «révolution» méritent pourtant de sérieuses nuances de vocabulaire. Alors que bon nombre de médias français ont relayé de prétendues enquêtes affirmant que 80% des Français soutiennent les «gilets jaunes», les instituts de sondage sérieux contestent tous ce chiffre. Difficile aussi de croire qu’après deux samedis de violences à Paris, Bordeaux ou Saint-Etienne, un ressentiment ne surgisse pas du côté des «urbains», injustement assimilés à des privilégiés par les manifestants, alors qu’ils subissent eux aussi cherté de la vie, stagnation des salaires et pression fiscale. Si la colère des «gilets jaunes» révèle un incontestable malaise social et des fractures géographiques indéniables, leur représentativité est loin d’être établie.

Un concept fertile

La seconde nuance porte sur le mot «révolution». En France, le concept est fertile, il fait toujours mouche. Comment ne pas voir, dans ce déferlement «jaune», une réédition de ce que Victor Hugo, dans Les misérables, décrivait à propos de la révolution confisquée de 1830? «Ce souffle des têtes qui parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte. […] Une sorte de trombe de l’atmosphère sociale qui se forme brusquement et qui, dans son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit, déracine…»

Lire également: Emmanuel Macron plus que jamais dans l'étau des «gilets jaunes»

Internet est passé par là

Sauf que nous sommes en 2018. Et qu’internet et les réseaux sociaux sont passés par là. Que les rumeurs amplifiées et manipulées – la suspicion de nombreux comptes russes non identifiés est déjà évoquée – sont aussi des armes redoutables tournées contre la démocratie représentative, dont pas mal de protestataires populistes aiment instruire le procès.

Lire aussi l'opinion: France: l’enlisement de «Jupiter»

Le danger, pour Emmanuel Macron, serait donc maintenant de répondre aux seuls «gilets jaunes». C’est au peuple dans sa diversité, en incluant les élus et autres corps intermédiaires, que le chef de l’Etat français doit savoir s’adresser s’il veut sauver ce quinquennat, esquissé par ses soins en 2017 dans son livre-programme au titre fatal: Révolution.