Opinion

Les «gilets jaunes» et la France au travail

OPINION. Si je pouvais changer une seule chose en France, je changerais la loi sur le travail, écrit Barbara Polla, écrivaine et ancienne conseillère nationale genevoise

Bleu blanc rouge et jaune. J’aime la France, même en quadricolore. Je l’aime d’abord, et depuis toujours, pour sa culture. Mais par culture, je n’entends pas seulement ses musées, ses centres d’art, partout dans le pays – car s’il est un domaine dans lequel les Français, qui sont en général réticents à son égard, appliquent activement la décentralisation, c’est bien dans la culture – non, j’entends aussi, ou peut-être surtout, sa culture du débat social. Je ne connais pas d’autres pays où les questions de société, et notamment les questions de liberté et d’égalité – selon leur devise – soient ainsi constamment analysées, débattues, mises et remises sur le métier du travail politique. La France a la conscience aiguë que tant que la question fondamentale des inégalités ne sera pas réglée, le pays ne dormira pas tranquille. Un immense travail intellectuel est produit au quotidien, pour alimenter les réflexions de tout un chacun. L’écriture est à la France ce que le tea time est à la Grande-Bretagne: le lieu de toutes les initiatives. Un premier livre sur les «gilets jaunes» vient déjà de paraître: ce livre est une action, qui amène les «gilets jaunes» partout, de la rue aux salons, de la province à la capitale, du vent des carrefours de la France dite profonde à l’ensemble du monde francophone et au-delà.

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La France a un autre passé

Alors, me direz-vous, si la France réfléchit tant, comment se fait-il qu’elle ne trouve pas les solutions à ses problèmes? C’est que les problèmes ne se règlent pas une fois pour toutes. Qui mieux que nous, Suisses, avec notre formidable système démocratique, avec la prolixité et la lenteur de nos débats parlementaires, sait que la vie citoyenne est en continuelle contradiction? Qui mieux que nous sait que la voix de chacun compte et doit être intégrée aux débats? Je me réjouis d’entendre parler, en France, de référendum, de débat national, de changement.

Alors, si je pouvais changer une seule chose en France, je changerais la loi sur le travail

Mais encore? La France a un autre passé que le nôtre. Un passé de monarchies, un passé de révolutions, de terreur aussi, d’une violence parfois inouïe. Qui a oublié la Vendée? Avec cet ADN-là, la vie politique française ne saurait être un long fleuve tranquille. Et puis, cette réalité dont je ne sais vraiment dire comment elle s’est cristallisée: les bas salaires. Je crois savoir qu’une infirmière, en région parisienne, gagne 1300 euros par mois. Comment fait-on pour vivre avec 1300 euros par mois alors que l’on exerce l’un des métiers les plus nécessaires, les plus engagés, les plus solidaires? Eh bien, on met un «gilet jaune».

Travailleur ou salarié?

Alors, si je pouvais changer une seule chose en France, je changerais la loi sur le travail. Une majorité de Français n’aiment pas leur travail – mais restent, dans des postes où ils sont malheureux, des années, parfois des décennies. Parce que la mobilité professionnelle fait peur. Dans la loi française sur le travail, le travailleur est un «salarié». En Suisse, c’est un travailleur. Le travailleur a quelque chose à donner: son travail. Il a une valeur de production, une valeur d’échange à négocier, constamment. Une dignité. La même dignité que le donneur d’emploi. Le salarié a d’abord quelque chose à recevoir: son salaire. Sémantique, me direz-vous? Certes, mais les mots pèsent lourd. Celui dont il est dit qu’il travaille pour recevoir perd la notion de la valeur de ce qu’il donne et le plaisir à produire, perd même la notion de la communauté des travailleurs: réaliser quelque chose ensemble. J’aime le terme de «collaborateurs»: «co» pour le labeur ensemble, comme le covoiturage – mais en France, «collaborateurs» ne fonctionne pas, pour d’autres raisons historiques. Il faudrait trouver un nouveau terme pour le partage du labeur, entre travailleurs et donneurs d’emploi, qui mette tout le monde sur le même plan de dignité, qui reconnaisse autant l’importance et la beauté de créer des emplois que l’importance et la beauté de fournir un travail. Il faudrait que les mots créent un monde où les donneurs d’emploi soient respectés comme les travailleurs souvent acharnés qu’ils sont, avec leurs compagnons de labeur, et réciproquement. De cela, la France est loin encore.

Le plaisir à travailler, à donner de soi, à créer du mieux-être pour les autres, le plaisir de care, tous ensemble, quand on gagne 1300 euros par mois? Les «gilets jaunes» ne vont pas résoudre cette problématique-là. Mais ils focalisent l’attention sur ce point essentiel. Et en attendant, la France vit, crée, aime, débat, réfléchit, mange, boit, innove, crée encore, se bat, s’amuse et danse. En beauté et en amour, multicolore, arc-en-ciel, la France s’écrit.

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