Hyperlien

Les «gilets jaunes», un procès éditorial

Evoquer les violences qui, au fil de l’année écoulée, ont accompagné les manifestations des «gilets jaunes» en France est une mission délicate. Souligner la justesse de certains de leurs combats l’est tout autant

La photo est figée. Pour de nombreux lecteurs français du Temps, les violences constatées en marge de manifestations de «gilets jaunes» ne méritent pas d’être mentionnées dans les colonnes de notre quotidien. Exagération. Volonté de discréditer leur mobilisation. Ignorance des réalités sociales françaises. Notre boîte aux lettres électronique s’est vite remplie de critiques sur notre méconnaissance de l’Hexagone. Place, pour ces lecteurs – à chaque fois remercié par nos soins pour leur lecture attentive –, au cliché d’origine: celui de nouveaux «sans-culottes» dont la sincérité de l’engagement ne doit pas être discutée, et surtout pas être ternie par l’apparition, en leur sein, d’éléments résolus à casser pour se faire entendre.

Lire aussi: «Gilets jaunes», Acte 53: la fin d’un modèle de protestation

Le politologue Jérôme Fourquet, que nous avons rencontré pour dresser le bilan d’une année de «gilets jaunes», nous avait mis en garde: «L’imaginaire invoqué est celui de la révolution de 1789. C’est le retour aux origines révolutionnaires.» Qu’importe, alors, les abribus cassés, les devantures fracassées, les statues déboulonnées (comme des commandos ont encore tenté de le faire samedi 17 novembre place d’Italie, à Paris, avec la statue du maréchal Juin), les banques attaquées… L’idéal de l’égalité et les accusations sur une élite dévoyée nous sont assénés au fil des messages. Le procès est limpide: l’auteur de ces lignes, qui persiste à signaler ces tristes événements dans ses articles, voire à les condamner dans un éditorial, est au mieux ignorant, au pire malintentionné.

Un juste milieu impossible à trouver

Bis repetita, mais dans le sens opposé, après la publication vendredi 16 novembre de notre portrait consacré à l’ex-meneuse des «gilets» de Normandie: Ingrid Levavasseur. Nous la connaissons. Nous l’avons rencontrée à trois reprises. Nous avons lu son livre. Cette aide-soignante de profession nous a, à chaque fois, impressionné par sa retenue et son souci de dignité. Mais voilà: pour plusieurs lecteurs, essentiellement en Suisse, raconter son histoire sans prendre plus de distance sur ce mouvement social ne devrait pas avoir sa place au Temps. «Allez plutôt travailler dans la presse communiste française», nous assène un lecteur, sans nous indiquer nom ou adresse pour le féliciter de son commentaire. A la niche, donc, le journaliste présumé de gauche extrême, incapable de comprendre que la France «a d’abord besoin d’ordre»!  Les pro- «gilets» ignorent l’avalanche de violences. Les anti-gilets nient l’évidence des fractures françaises. Le fossé est béant et il en dit long sur la difficulté éditoriale de traiter un tel mouvement pour le correspondant d’un journal helvétique.

Lire également le portrait: Ingrid Levavasseur, en colère mais toujours digne

Et voilà qu’un troisième sujet vient nous achever: celui des violences policières. Impossible, là aussi, d’être jugé sur ce que l’on écrit: à savoir, d’un côté, le rappel des causes (recrudescence des actes violents envers les forces de l’ordre, mobilité des commandos du Black Bloc, importance des dégâts matériels…) et, de l’autre, les agissements problématiques d’une partie des forces de sécurité, comme en témoigne l’ouverture de nombreuses enquêtes par la «police des polices» (utilisation au maintien de l’ordre de personnels mal formés, mauvaise délimitation des périmètres…). Les violences policières, en France, ne peuvent pas être objectivées. La théorie du complot a semé, dans l’opinion, ses sinistres cailloux. La présumée «arrogance» d’Emmanuel Macron nous revient sans cesse en boomerang. Sa volonté «d’éteindre les paroles libres» aussi. Le juste milieu est impossible à trouver. Le procès du journaliste étranger «qui n’y connaît rien» peut commencer. Les «gilets jaunes» sont, jusqu’à la caricature, une preuve des redoutables fractures françaises.

Publicité