Tokyo Selfie

Godzilla

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

D’où viennent les monstres? Je me pose souvent cette question. Vampires, aliens et autres pieuvres géantes: à quoi tiennent leurs allées et venues sur la scène de nos imaginaires populaires?

Prenez Godzilla, lézard gigantesque surgi des abysses japonais, capable de réduire en miettes les buildings tokyoïtes au gré d’un simple toussotement. L’Archipel l’avait mis au ban ces dernières années, et puis le voilà qui refait surface dans les médias, ici parce que le quartier de Shinjuku en a fait son nouvel ambassadeur, là parce qu’il est au centre d’un nouveau jeu pour PlayStation. Stupeurs et grognements: Godzilla rugit toujours.

Mais d’abord, pourquoi était-il absent? Godzilla est une créature radioactive; au Japon, depuis Fukushima, on n’invoquait guère son nom (mis à part à la sortie d’un film hollywoodien en 2014). La naissance du croque-mitaine, en 1954, traduisait déjà un climat apocalyptique. Elle faisait écho à deux traumatismes liés à l’atome et aux Etats-Unis. Hiroshima et Nagasaki dix ans plus tôt, mais aussi, cette même année 1954, l’incident du Lucky Dragon, un chalutier japonais dont les marins ont été irradiés suite à des essais thermonucléaires menés par l’armée américaine sur l’atoll de Bikini. L’opinion publique est sous le choc et Godzilla, à l’écran, matérialise des forces incontrôlables libérées par une science d’apprentis sorciers.

Ce qui est intéressant, c’est que le monstre, peu à peu, va perdre son statut de méchant pour devenir un allié de l’humanité. En l’espace de quinze ans, il vire sa cuti et se bat à nos côtés contre d’autres créatures plus maléfiques encore. Un mal pour un bien: aussi ambivalent que les discours sur le nucléaire. C’est que le Japon, à la même époque, embrasse la double politique américaine «New Look» et «Atoms for Peace». L’administration Eisenhower se lance dans une intense campagne de promotion pour sa technologie nucléaire civile, soutenue au Japon par le pouvoir et les grands groupes de presse. Des sites comme celui de Fukushima sont développés en collaboration avec General Electric. Le nucléaire n’est plus synonyme de menace, mais de croissance et d’affluence.

Les symboles de ce nouveau Japon propulsé par l’atome américain sont bien sûr les Jeux olympiques de Tokyo en 1964 et l’Exposition d’Osaka en 1970. Quarante ans plus tard, les centrales s’apprêtent à redémarrer en amont de Tokyo 2020, et un lézard géant revient hanter la pop culture (les studios Toho ont annoncé la production d’un nouveau volet). Godzilla est de retour. Funeste hasard.

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