Cette semaine, le moteur de recherche Google est devenu à la fois victime et acteur de censure. Pour poursuivre sa lutte contre le terrorisme, le Département de la justice américain réclame des données à Google. Mais celui-ci résiste fermement. En Chine par contre, Google a accepté de bloquer des recherches internet qui porteraient sur des notions suspectes au gouvernement, comme Taïwan, le Tibet ou Tiananmen. Le moteur de recherche rejoint les rangs des autres réseaux comme Yahoo!, Microsoft et News Corp qui soutiennent les dictateurs chinois dans leur besogne.

Les nouveaux modèles des affaires sur Internet montrent ainsi leur pouvoir et leurs limites. Les limites d'abord: ces sociétés gagnent des centaines de milliers de nouveaux utilisateurs par jour, et elles consistent principalement en une série de programmes informatiques. Cette base presque virtuelle d'entreprises qui valent déjà des dizaines de milliards en Bourse est extrêmement vulnérable - un programme concurrent et meilleur peut les ravager en quelques mois.

Cette situation explique sans doute l'inclinaison de ces sociétés à se conformer aux autorités chinoises - le marché immense de ce pays pourrait être occupé tout aussi rapidement par un nouveau concurrent.

Mais cette peur ne justifie pas tout. En effet, ces sociétés sont en même temps puissantes, et pour un bon moment encore. Si elles refusaient de plier, mieux, si elles le faisaient ensemble, les autorités chinoises seraient sous la pression d'un mécontentement général dans leur pays, venant des élites modernes, et le progrès informatique du pays pourrait en être retardé.

La menace venant de la justice américaine par contre semble de moindre importance. Car elle ne demande pas des noms d'utilisateurs - pour le moment - mais simplement une vue d'ensemble sur un ou plusieurs millions d'évolutions de recherches de la part des utilisateurs qui resteraient anonymes. Les autorités américaines voudraient comprendre comment la machine fonctionne. C'est ce qui explique l'opposition farouche de la part de Google - ses secrets de procédures et de programmation, donc son gagne-pain, apparaîtraient au grand jour.

Ce sont d'ailleurs ces méthodes pour gagner de l'argent, et massivement, en donnant gratuitement quelque chose, qui suscite l'admiration et la suspicion. Yahoo! et Google offrent gratuitement un univers de liens, de connaissances, et ce sont les utilisateurs qui en dernier ressort y contribuent mutuellement. Le réseau se fait par lui-même.

Skype, la société de téléphone gratuit par Internet, renoue avec ce modèle. Comme les autres, elle gagne son argent avec des accords de promotion. Les firmes de réseau sont si puissantes qu'elles peuvent demander des montants croissants pour le placement des données, pour la publicité.

Google vient d'ailleurs d'acheter une agence de publicité dans les radios privées pour un milliard et demi de nos francs. Cette agence aussi n'est constituée pratiquement que d'une série de programmations qui permettent à des milliers de radios dans le monde de gérer sans lacunes leurs fenêtres de publicité. Les annonceurs de leur part, surtout de petites entreprises, gagnent un accès à des stations dont ils ne connaissent même pas le nom et la localisation.

On voit par cet exemple comment un marché libéralisé de communication et de médias électroniques peut ouvrir des opportunités surprenantes - et comment des sociétés riches, des emplois et des transactions économiques nouvelles naissent à partir d'idées et de programmations.

La situation figée qui sera réservée aux médias publics suisses, selon les débats actuels au parlement, ne va sûrement pas faire naître ces emplois, ces programmes, ces chances, cette richesse. Elle va les en empêcher.

Avec Talleyrand, on est tenté de dire que ce n'est pas précisément un crime de censure, pire presque, c'est de la bêtise. En plus, il faut craindre que ces entités légères et virtuelles à l'anglo-saxonne ne risquent pas d'éclore dans les parcs industriels que nos autorités construisent en briques et en béton. De plus en plus, elles vivent dans un autre monde, dans une autre langue, dans d'autres idées.

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