Les partisans d’un deuxième tube routier au Gothard justifient leur position en mettant en avant l’intérêt national et en fustigeant l’égoïsme régional (lire par exemple la tribune de Dominique Rochat dans LT du 23 août 2012).

Bien sûr, nous redoutons tous un conflit entre régions qui ne ferait que des perdants et qui affecterait en premier lieu la mobilité en Suisse. Mais les défenseurs du deuxième tube veulent à tout prix construire cet ouvrage, indispensable selon eux au système des transports en Suisse. C’est clair, le Gothard a été et reste un élément central de la mobilité non seulement suisse mais également européenne. Et je suis aussi d’avis qu’il faut éviter que chacun fasse sa cuisine dans son coin: il faut proposer des solutions d’ensemble au problème de la mobilité. Pour être vraiment solidaires et penser national, choisissons de ne pas construire ce tube.

Les ressources financières n’étant pas illimitées, nous devons nous demander quelle mobilité nous voulons pour l’avenir, et comment l’améliorer. Où se situent les vrais problèmes de mobilité et de transport? Sûrement pas au Gothard! J’en suis convaincue: les chiffres le confirment. Et je ne suis d’ailleurs pas la seule Tessinoise à le penser. Les vrais problèmes se situent entre Lausanne et Genève et autour des grandes agglomérations, que ce soit Lausanne, Berne, Bâle, Zurich ou, en ce qui concerne le Tessin, Locarno ou Lugano. Les statistiques récentes du trafic le montrent clairement. Investir des milliards, selon la proposition du Conseil fédéral, pour la construction d’un deuxième tube au Gothard est un non-sens. Ce serait jeter l’argent par les fenêtres et en aucun cas investir de manière solidaire. Avec la nouvelle ligne ferroviaire à travers les Alpes (NLFA), on a déjà investi suffisamment d’argent au Gothard pour une infrastructure moderne. Les capacités y sont suffisantes!

Par ailleurs, je suis convaincue que la Suisse italienne a tout à perdre d’un deuxième tube. Les Tessinoises et Tessinois seront pénalisés parce qu’il y aura plus de trafic, plus de camions, plus de pollution et pour finir plus de maladies. Aujourd’hui déjà, certaines régions du Tessin, tel le Mendrisiotto, sont parmi les régions les plus polluées de Suisse et comptent le plus grand nombre d’asthmatiques, notamment chez les enfants.

Quant au reste de la Suisse, elle sera également perdante, puisque l’argent investi au Gothard ne sera plus disponible ailleurs. Le réseau suisse risque ainsi d’être de plus en plus engorgé. Et, cerise sur le gâteau: toutes les régions passeront à la caisse alors qu’elles n’obtiendront, pour la plupart, rien en retour.

Il est aussi nécessaire de rappeler que le Tessin a voté deux fois contre la construction de ce deuxième tunnel (en 1994, en acceptant l’Initiative des Alpes, ainsi qu’en 2004, en refusant l’Initiative Avanti). Aujourd’hui, il existe au Tessin une large coalition qui s’oppose à cette construction. Etre solidaires, c’est aussi à penser à ces habitants, de même qu’aux Uranaises et Uranais qui se sont très clairement prononcés contre ce deuxième tube, en mai 2011.

Nous avons déjà investi des milliards pour construire la nouvelle ligne ferroviaire au Gothard et toute la Suisse y a contribué. Utilisons cette ligne! Mettons les camions sur les trains! Et pendant la période d’assainissement du tunnel routier, évitons l’isolement du Tessin en mettant en place des trains-navettes durant l’hiver et en privilégiant l’ouverture du tunnel actuel pour les périodes les plus saturées de l’été. Des études de la Confédération démontrent que des solutions de rechange qui impliquent le train, non seulement fonctionnent bien, mais de plus permettraient d’économiser un milliard par rapport aux coûts d’un deuxième tube. L’économie n’a rien à y perdre et le tourisme tout à y gagner. La preuve: lors des diverses fermetures de la route vers le sud, les nuitées au Tessin ont augmenté, les touristes sont restés plus longtemps chez nous. Et il n’est jamais arrivé que les magasins d’alimentation du Tessin ne soient pas achalandés. Les entreprises savent s’organiser.

Un deuxième tunnel ne doperait sans doute que l’économie du béton et le lobbying des automobilistes. Et ce n’est même pas sûr! Les travaux de construction pourraient même être attribués à des entreprises étrangères. Est-ce bien de la solidarité, tout cela? Et l’idée du financement public-privé lié à un péage, est-ce solidaire?

Si nous voulons vraiment être solidaires en Suisse, renonçons à ce deuxième tube au Gothard! C’est ce que je défendrai de toutes mes forces à Berne.

Je suis convaincue que la Suisse italienne a tout à perdre d’un deuxième tube. Et je ne suis pas la seule Tessinoise à le penser

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