La plus ancienne mention connue de Saint-Gothard comme montagne date de 1293. Elle apparaît dans les papiers d’un juriste de Bologne à propos d’un «hospice», situé le long de la route «de l’Allemagne vers la Lombardie», «sur le mont Saint-Gothard».

Qui est-il?

Qui est Gothard? Que fait-il là? Une légende l’a tenu pour un noble Lombard devenu ermite en Suisse. Elle est fausse. Le Gothard du mont suisse est Godehard, (ou Gothard), un moine allemand de Basse Bavière né en 960, grand abbé de la réforme clunisienne pressé de rendre aux abbayes le pouvoir accaparé par les seigneurs féodaux. Nommé évêque de Hildesheim en 1022, dans cette Basse-Saxe qui est alors le centre politique et religieux de l’Empire romain germanique, Gothard se préoccupe de l’approfondissement de la foi chrétienne, de la formation du clergé, fait construire des monastères et quantité d’églises paroissiales. Sa vie personnelle ascétique et son autorité spirituelle impressionnent. Il devient rapidement l’objet d’un culte. On lui attribue des miracles. A sa mort, en 1038, son apostolat passe dans la chronique. Sa vie et ses prédications sont racontées dans deux textes successifs. En 1131, le pape Innocent II le béatifie et ses reliques sont installées dans la crypte de la basilique romane de Hildesheim, l’un des plus beaux reliquaires de l’Europe médiévale.

D’Allemagne en Italie

D’Allemagne, son culte se transporte en Italie, le long des principales routes de passage des cols alpins, notamment en Lombardie autour des lacs, où des édifices lui sont consacrés. La tradition rapporte que Saint Galdino, l’archevêque de Milan, lui aurait dédié une chapelle vers 1166, au sommet du Mons Tremulus, comme était alors nommé le Gothard. En 1230, un autre archevêque de Milan, Henri, lui consacre une église au même endroit, avant qu’apparaisse en 1293 l’existence de l’hospice sur le mont qui prend dès lors le nom de Saint-Gothard.

C’est que les marchands ont fait de l’évêque allemand leur saint patron, doté de pouvoirs thaumaturgiques. Son nom, Gottardo en italien, leur permet de le voir en guérisseur de la goutte, gotta, ou d’autres maladies de la mobilité comme l’arthrite ou la paralysie. En 1333, Azzone Visconti (1302-1339), seigneur général de Milan, atteint de la goutte, lui dédie une chapelle ducale, popularisant son culte dans toute la Lombardie. La souche italienne du nom du saint, Gottardo, remplace bientôt la souche allemande, Godehard.

L’instrumentalisation de Milan

La vénération de Gothard, renforcée par sa qualité d’évêque, est instrumentalisée par les ducs de Milan pour leur contrôle du passage des Alpes. En saint pour la route, l’évêque bénédictin bavarois est utile aux projets politiques des Milanais. Le Simplon est également placé sous le patronage de Gothard. Comme l’église du village de Simplon consacrée sous son nom en 1422, à l’initiative des Valdôtins.

Ainsi, les deux cols les plus importants de l’histoire suisse, ouverts au même moment, au premier tiers du XIIIe siècle, pour les mêmes fonctions, le trafic commercial entre l’Europe du Nord et la Méditerranée, ont aussi le même protecteur spirituel pour ce qui est probablement un système économique alpin intégré, incluant le prix des péages et les conditions d’entretien des routes.

Spiritualité allemande et intérêts italiens

Les recherches pointues de médiévistes français, suisses et allemands, présentées lors d’un récent colloque à Besançon*, jettent des lumières nouvelles sur l’histoire du Gothard: un mélange de spiritualité allemande et d’intérêts italiens à travers l’espace suisse. Une histoire européenne depuis le début, les Suisses jouant leur carte au fur et à mesure comme aubergistes, muletiers et parfois gendarmes. Le Gothard est une route. L’essentiel était de la tenir. En 2016, les Suisses la tiennent toujours, par Saint Godehard.


* Actes du colloque «Saint-Gothard, la mémoire de l’évêque et le contrôle du col alpin», Besançon 2012. Textes réunis par Anne Wagner.

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