Sous le hashtag #Gotlib, les internautes continuaient à pleurer lundi la disparition de celui qui fut le dieu de leur enfance, celui dont ils lisaient les albums dans le grenier ou les toilettes, à l’insu des parents, pour apprendre à s’affranchir de l’esprit de sérieux.

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L’humour à répétition de Gotlib – on se souvient de l’histoire du fou qui repeint son plafond, de son obsession des brocolis ou des multiples expériences d’Isaac Newton expérimentant sa loi de la gravité universelle – a été une source intarissable de fous rires.

Grâce au fondateur de «L’Echo des Savanes» et de la «Rubrique-à-brac», les lecteurs ont compris que «rire était effectivement très bon pour la santé», mentale et intellectuelle. Et à cette école buissonnière, ils ont été bons élèves à en juger par la qualité des hommages. Détournements désopilants, montages visuels astucieux, jeux de mots, esprit d’à-propos, reprises de planches entières, le tout avec une intelligence à la fois «savante et potache», comme l’écrit la blogueuse Mara Goyet.

Accessoirement, on est frappé par la bonne syntaxe des fans de Gotlib, nettement supérieure à la moyenne des tweetos. Ainsi l’usage du subjonctif chez @jchribuisson: «Chez #Gotlib, les dieux, qu’ils fussent chrétien, juif, musulman, païen ou bouddhiste, bringuaient ensemble. C’était en 1973…»

Il est vrai que le dessinateur fut aussi un maître en correction de copies dans ces fameux «Dingodossiers», un hilarant sémiologue des contes pour enfants et un brillant esprit quand il concevait ses absurdes pensées philosophiques sur la vie (comment reconnaître un mutant à sa façon de déplier une carte routière?). Eric Loret de Libération va jusqu’à le comparer à Roland Barthes, en beaucoup plus drôle. Tandis que certains sites scientifiques reconnaissent en lui un irrésistible vulgarisateur.

Comme Hergé qu’on pouvait lire de 7 à 77 ans, et dont les albums ont traversé les générations, Marcel Gotlib s’est installé dans la culture populaire bien au-delà de la génération «Fluide Glacial». Qui ne connaît pas le chien neurasthénique Gai-Luron, le scout Hamster Jovial, le vert-de-gris pépère Pervers, Superdupont ou la coccinelle qui commente tout – devenue le signe de ralliement des réseaux sociaux en ce jour de deuil? Sur les réseaux sociaux, lundi, les fans de Gotlib se repassaient en boucle certaines des expressions qui ont illuminé leur jeunesse, comme le fameux «pericoloso sporgersi» que tout pendulaire des CFF connaît.

Si ses personnages sont aujourd’hui orphelins de leur papa, les dessinateurs de presse le sont aussi du dernier bédéiste libertaire, après les disparitions de Wolinski, Cabu et Charb, puis la mort de Siné en mai dernier. Tous les illustrateurs du pays ont rendu leur hommage entre dimanche et lundi. Un seul dessin a fait grincer les dents de plusieurs internautes, celui de Plantu qui en une du Monde mixe la mort de son génial confrère à l’annonce imminente de la candidature de Valls, habillé en Isaac Newton recevant une urne sur la tête. Ce dessin agace par son opportunisme alors même que Gotlib était un expert de la citation, du deuxième degré et du mélange des genres.

Mais les réseaux sociaux n’oublient pas non plus la face sombre de ce dessinateur de génie, son côté dépressif, et son passé de petit garçon juif, dont le père d’origine hongroise fut tué à Buchenwald. Plusieurs tweetos rappellent de manière un peu lourde et moralisatrice que leur maître en humour noir meurt au moment où la peste brune pourrait revenir. A ceux-là, on recommandera la phrase de Gotlib – «Je n’ai jamais été visionnaire, d’ailleurs je suis myope» – et on préférera relever une autre coïncidence: l’ouverture à Genève, en septembre 2017, de la première école supérieure de bande dessinée et d’illustration de Suisse.

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