«Un choix sans choix» résume la Deutsche Welle: face à huit inconnus réduits à faire de la figuration, le président autocrate Gourbangouly Berdymoukhamedov est candidat ce dimanche à sa propre succession pour diriger sept ans de plus le Turkménistan, pays riche en gaz d’Asie centrale, de cinq millions d’habitants. Selon l’Agence France-Presse, les électeurs de ce pays extrêmement fermé auront tout de même le choix, parmi les opposants au président de 59 ans, entre des responsables régionaux, le directeur d’une raffinerie contrôlée par l’Etat ou encore le responsable d’un centre d’agrobusiness.

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Des candidats inconnus au bataillon qui devront se partager les miettes, soit «les 3 à 6% des votes» échappant à Berdymoukhamedov, en lice pour un troisième mandat, prédit Annette Bohr, une spécialiste de la région pour le centre d’analyse de politique étrangère londonien Chatham House. Il faut lire à ce propos son très didactique article intitulé «Turkmenistan: Power, Politics and Petro-Authoritarianism», qui donne une bonne idée du type de régime en place à Achgabat, la capitale du pays:

Berdymoukhamedov, c’est aussi à lui seul le Parti démocratique du Turkménistan, successeur direct, en 1991, du Parti communiste. Il a abandonné l’idéologie marxiste-léniniste au profit d’un nationalisme teinté de socialisme et défend une doctrine de «neutralité permanente» qui constitue l’une des bases de la politique étrangère du pays, et pour laquelle a été élevée une Arche de la neutralité en plein cœur d’Achgabat. Jusqu’en 2012, le Turkménistan était un pays à parti unique et la fonction de premier secrétaire du Parti a toujours été occupée par le président de la République en exercice, explique le Standard autrichien.

Comme grand thème de campagne, l’ancien dentiste au pouvoir depuis 2006 a promis d’assurer «la prospérité dans le troisième millénaire d’un Turkménistan indépendant et neutre», et la campagne électorale, qui s’achève samedi, a été… très calme. Les télévisions du pays ont ainsi montré cette semaine un président particulièrement serein, jouant à la guitare, devant les ouvriers d’une usine d’extraction de gaz, une chanson qu’il aurait écrite lui-même:

Il faut dire que le «hasard» avait bien fait les choses, explique Le Monde: «Un des employés, qui avait amené sa guitare à l’usine, lui a demandé s’il n’était pas possible de leur jouer quelque chose. Embarrassé et surpris, Gourbangouly Berdymoukhamedov est monté sur scène. Improvisation totale et hystérie dans la salle.» RTS Info note d’ailleurs au passage qu'«une de ses chansons est entrée dans le Guinness des records en 2015 car elle a été chantée par 4166 personnes»:

A part ce talent-là, France Inter indique que «Gourbangouly parle à l’oreille des chevaux quand il ne les élève pas. Gourbangouly aime et gagne des courses de voitures organisées pour lui. Quel talent, ce Gourbangouly! Et puis, personne pour lui gâcher sa campagne! Pas de parquet financier, pas de journalistes fouineurs: le Turkménistan est juste derrière la Corée du Nord en matière d’ouverture sur le monde et de liberté publique.» Bref: on va au-devant d'«un score soviétique, sans doute par plus de 90% des voix». Le président assurera «sans problème sa réélection dans cette ex-république soviétique», ironise la Tribune de Genève (TdG).

Et ses recettes politiques? «Verrouillez votre mandat, couvrez votre peuple de bienveillance, soignez vos soutiens – aucun contrat ne peut être obtenu sans le versement de pots-de-vin et l’entretien de liens étroits avec le pouvoir – entretenez votre image et étouffez l’opposition, mais pas trop», en censurant «toute voix critique, et en particulier les médias»: L’organisation Reporters sans frontières (RSF) qualifie le Turkménistan de «trou noir de l’information de la planète», plaçant le pays au 178e rang mondial pour la liberté de la presse. «Les journalistes indépendants risquent prison et torture, les antennes paraboliques sont systématiquement démontées, pour éviter que la population ne capte des chaînes de télévision étrangères.»

La préparation d’un règne à vie

Pour mesurer l’immaturité politique entretenue dans ce pays, à Achkhabad, les électeurs reconnaissent en savoir peu sur les concurrents du chef de l’Etat: «Ce sont peut-être des gens bien mais seront-ils capables de diriger notre pays efficacement? Ce n’est pas très clair», s’interroge par exemple un retraité de 64 ans qui votera pour le président actuel.

L’élection de dimanche intervient quelques mois après une réforme constitutionnelle qui, en septembre, a étendu de cinq à sept ans le mandat présidentiel et supprimé la contrainte d’âge maximal des candidats. Pour les analystes, ces changements sont le signe que le président Berdymoukhamedov se prépare à un règne à vie, à l’image de son excentrique prédécesseur, Saparmourat Niazov.

Des statues d’or dans la ville

Connu sous le nom de Turkmenbachi (Père des Turkmènes), ce dernier est mort après une attaque cardiaque en 2006, à 66 ans. Mais Berdymoukhamedov a poursuivi le culte de la personnalité, rappelant celui de la Corée du Nord, que Niazov avait instauré. Des statues en or à l’effigie des deux hommes parsèment les rues de la capitale, où les revenus issus des hydrocarbures ont permis la construction d’immenses palais de marbre blanc qui contrastent avec la pauvreté pouvant toucher d’autres régions du pays:

Dans un récent rapport, l’ONG Human Rights Watch (HRW) estime que Gourbangouly Berdymoukhamedov a pris «quelques modestes mesures pour renverser certaines des décisions néfastes» de Niazov, conservant le caractère répressif qui caractérisait le régime de l’ancien président. Par ailleurs, bien que les Turkmènes aient désormais accès à Internet, interdit sous le règne de Niazov, celui-ci est sévèrement contrôlé et le gouvernement mène une campagne pour couper les télévisions étrangères regardées via satellite par les Turkmènes, note HRW, qui «ne peuvent pas donner leur opinion sur les élections de façon ouverte et sans peur».

Mais ils ont la promesse du «bonheur absolu» et la «quasi-gratuité des services publics», poursuit la TdG, dans ce pays que l’ONG Transparency International place au 154e rang des pays les plus corrompus sur 176 examinés. Néanmoins, la chute des prix des hydrocarbures et la crise russe lui rendent la tâche un peu moins facile depuis trois ans. Assis sur les quatrièmes réserves mondiales de gaz, le Turkménistan cherche à donner une image prospère, mais a pour le moment échoué à diversifier son économie et reste dépendant de ses exportations vers la Chine.

Et bientôt, les Jeux

La devise turkmène, le manat, a perdu plus de la moitié de sa valeur face au dollar depuis la chute des prix des hydrocarbures, mais le pays a quand même inauguré en septembre dernier un impressionnant aéroport en forme d’oiseau, estimé à 2,25 milliards de dollars. Parallèlement, des quartiers résidentiels d’Achkhabad ont été rasés pour construire une cité des sports de 160 hectares en vue des Jeux asiatiques et d’arts martiaux en salle, cette année, présentée ici sur l’air de «Conquest of Paradise», le célèbre morceau de Vangelis tiré de la bande originale du film 1492: Christophe Colomb de Ridley Scott:

Mais Annette Bohr met en garde contre toute conclusion hâtive sur le Turkménistan, un pays qui reste selon elle «opaque de l’extérieur». Néanmoins, explique-t-elle, le système turkmène consiste largement «à financer un petit cercle parmi les élites et les services de sécurité». «Cela ne change pas grand-chose si l’homme en haut du système est Berdymoukhamedov ou un autre», conclut-elle.

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