Le 6 septembre 1970, un avion de Swissair est détourné par le Front populaire de libération de la Palestine vers Zarka, en Jordanie. Il y est rejoint un peu plus tard par un appareil américain et un britannique. En échange de l’avion et de ses passagers, le FPLP exige de Berne la libération de trois de ses membres, jugés et emprisonnés à Winterthour pour avoir tiré sur un avion israélien à Kloten en 1969.

Tout en condamnant le terrorisme, la Suisse est prête à céder. Un groupe international de coordination est mis en place à Berne avec la Grande Bretagne, les Etats Unis et l’Allemagne, objets du même chantage. C’est la première fois que la Suisse se concerte avec d’autres Etats dans le domaine de la sécurité. Le Conseil fédéral joue la carte de la solidarité, tout en craignant une action séparée de l’un ou l’autre de ses partenaires. Le 16 septembre, l’armée jordanienne attaque les fedayin. La crise se termine avec la libération des derniers otages le 29 septembre. Les détenus de Winterthour sont expulsés le 1er octobre et gagnent Le Caire à bord d’un appareil militaire britannique.

Un livre, Schweizer Terrorjahre, écrit par le journaliste de la NZZ Marcel Gyr, accuse le conseiller fédéral Pierre Graber d’avoir mené double jeu et d’avoir rencontré personnellement l’un des chefs de l’OLP, Farouk Kaddoumi, par l’entremise de Jean Ziegler. Le ministre se serait engagé devant le Palestinien à faciliter l’installation d’une antenne diplomatique de l’OLP à Genève en échange d’un arrêt des actes terroristes visant la Suisse.

Sa thèse ne résiste pas à l’examen. Elle repose essentiellement sur le témoignage de Jean Ziegler: celui-ci affirme qu’il n’était pas présent lors de la pseudo-rencontre de Graber et Kaddoumi, qu’il ne l’a pas organisée, qu’il ne se souvient ni de sa date ni de son lieu. Il ne sait plus si Kaddoumi est venu à Genève de son propre chef ou s’il l’a invité. Kaddoumi, de son côté, dit se rappeler qu’il a été hébergé dans un hôtel de luxe «avec vue sur le Jet d’eau» mais il n’a pas retenu l’identité de son interlocuteur. Il mentionne une «délégation de Berne» mais refuse de le confirmer devant la caméra ou l’enregistreur et finit par se dérober.

Jean Ziegler qui se serait tu pendant quarante-cinq ans (!) ne parle que «confronté aux recherches» que lui présente Marcel Gyr. D’abord réticent, «il ne veut rien dire de faux» et ne «visualise pas concrètement l’image de Graber présent à Genève» (p. 133). Il n’a que «peu de souvenirs de cette lointaine rencontre, en temps de crise». Dans la phrase clé du livre, le journaliste se substitue au politicien bourré de scrupules pour affirmer: «En principe, il faut cependant partir de l’idée que Graber a salué personnellement le représentant de l’OLP Kaddoumi.» Ziegler ne s’oppose pas à cette version. Il préfère entonner un hymne à Graber tiers-mondiste et visionnaire que même le journaliste trouve bien lourd!

En septembre 1970, le conseiller fédéral interrogera le député sur les organisations palestiniennes, en marge d’une séance du groupe socialiste, lors d’une rencontre aux WC du Palais fédéral. On voit avec quel zèle le ministre a cherché l’entretien!

En réalité, la diplomatie suisse tendait alors à isoler l’OLP, en s’adressant aux pays arabes et aux pays susceptibles d’influencer les Palestiniens, France, Italie, Espagne, Yougoslavie, Chine.

Les faits allégués ne reposent que sur des interviews peu concluantes. Aucun document ne les corrobore. Un lien direct entre Zarka et l’établissement d’un bureau de l’OLP paraît «plutôt improbable» aux éditeurs des Documents diplomatiques suisses. Le portrait que la NZZ tente de donner de Pierre Graber, qui aurait lié son sort au jeune sociologue fougueux d’alors, n’est pas crédible. L’alliance du quotidien zurichois et de l’«enfant terrible» de la politique suisse est même franchement désopilante.