Hexagone Express

«Les Gracques», faiseurs de président (trop) vite oubliés

OPINION. Il y a dix ans, un collectif de hauts-fonctionnaires et de patrons français promettait de faire exploser la donne politique nationale pour porter au pouvoir le «social-libéralisme». Mission accomplie, en mai 2017, avec l'accession d'Emmanuel Macron à l'Elysée. Et maintenant? Fin de partie?

Lorsque le 26 octobre dernier, Bernard Spitz introduit la Conférence internationale de l’assurance, ses deux éloges donnent le ton. Ancien conseiller du premier ministre Michel Rocard à Matignon entre 1988 et 1991, promoteur infatigable d’une «troisième voie» à la Tony Blair pour la France, l’incontournable homme d’influence qu’est le président de la Fédération française des assurances a choisi, pour son rendez-vous parisien annuel, deux parrains très politiques.

Le premier, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire, est l’éclaireur des ralliés de la droite française à la «Macronie». Le second est l’homme qui, au sud de l’Europe, incarne encore les espoirs des partisans d’un big bang politique: l’ex-président du Conseil des ministres italien, le très Florentin Matteo Renzi. Le Maire-Renzi. Deux chauds partisans du brouillage des cartes entre la gauche et la droite. Deux personnalités éloquentes, sans pitié politique, et convaincus, chacun, qu’ils incarnent l’avenir élitiste de leur pays comme jadis Tiberius Sempronius Gracchus et Caius Sempronius Gracchus, ces deux frères connus pour avoir, sous le surnom des «Gracques», tenté de moderniser la République romaine, entre 163 et 121 avant J.-C.

Tels Tiberius et Caius

Les Gracques et leur message figuraient en effet en arrière-plan de ce dîner prisé des «assureurs» consacré à l’avenir de l’Europe. Retour en arrière. Nous sommes en 2007. Divisée entre les harangues de Nicolas Sarkozy et les appels de Ségolène Royal à la démocratie «participative», la France semble figée à des années-lumière des défis posés par la mondialisation et la modernisation des structures de décision étatiques et économiques qu’elle implique. Un groupe de hauts fonctionnaires et de patrons hexagonaux franchit alors le Rubicon. Leur programme? Une alliance entre le Parti socialiste et l’UDF, le courant orléaniste de la droite française alors représenté par le troisième homme qu’est François Bayrou. Leur courageux credo? Un social-libéralisme élitiste dont le point d’ancrage est le redressement impératif de l’attractivité et de la compétitivité françaises. Ils se sont baptisés «Les Gracques». Tels Tiberius et Caius, ils se voient comme des réformateurs inspirés, parce que conscients des réalités économiques et sociales réfutées par le «système» des partis. Dix années de tribunes, de colloques, de réunions plus ou moins secrètes suivront…

«Nous n’avons pas fait Emmanuel Macron. Nous avons creusé en partie les sillons qu’il a su cultiver»

Bernard Spitz

Le résultat? Une décennie de frustrations pour ce collectif où les noms visibles – comme celui de son effervescent animateur Bernard Spitz ou de l’écrivain Erik Orsenna – côtoient ceux des technocrates placés au cœur du pouvoir, tel Jean-Pierre Jouyet, ancien ministre de Nicolas Sarkozy puis secrétaire général de l’Elysée sous Hollande. Déprime. Freins rongés. Colère contre l’incapacité française à réconcilier capitalisme et vie publique. Jusqu’au séisme de la rentrée 2016. Lors du «sommet des réformistes européens» qu’ils organisent à Lyon, le 24 septembre – en présence, déjà, de Matteo Renzi –, Les Gracques offrent au météore Macron la piste d’envol rêvée. Le premier ministre de l’époque, Manuel Valls, fait l’erreur du boycott. «Nous n’avons pas fait Emmanuel Macron, corrige Bernard Spitz. Nous avons creusé en partie les sillons qu’il a su cultiver: besoin de rassemblement, de modernisation, de transgression, de disruption.»

Manque de reconnaissance

Bravo donc aux Gracques qui, en septembre dernier, avaient convié le Tout-Paris à leur dixième anniversaire, sur une terrasse magique surplombant la Seine, en présence d’un de leurs tuteurs politiques: l’ex-maire de Lyon et ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. Le dynamiteur Macron est aujourd’hui président. Sauf que… où sont ils aujourd’hui, ces lointains émules des frères Gracchus? Au pouvoir? Non. Dans les coulisses des ministères? Voire. A l’Assemblée nationale, au sein du groupe majoritaire La République en marche? Un peu. Le nouveau chef de l’Etat ne les a, in fine, guère récompensés. Et si Bernard Spitz s’en félicite d’un «tant mieux, cela prouve que nous sommes des vrais réformistes, plus soucieux de changements profonds que de responsabilités», la pilule est dure à avaler. «Trop élitistes, trop âgés, trop vieille France politique pour Macron, ce nouvel empereur», lâche un conseiller ministériel.

La biographie des vrais Gracques pouvait, au fond, servir d’avertissement. Tiberius comme Caius ne parvinrent jamais, face aux patriciens de la République ligués contre leurs projets de réforme agraire et sociale, à renverser la table des alliances romaines. Tous deux furent tués. L’histoire est cruelle: le propre des faiseurs de roi est qu’ils risquent de ne plus servir les intérêts du monarque, lorsque celui-ci l’a emporté et règne.

A lire: «On achève bien les jeunes» de Bernard Spitz (Ed. Grasset)


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