Les fantômes de l’écran

«Le Grand Bleu», hypnose amniotique

L’épopée à la fois mystique et enfantine de Luc Besson (1988), près de trente ans plus tard: une psychologie de Playmobil. Tous les lundis et mercredis de l'été, notre chroniqueuse explore les films culte, ou qui ont marqué une génération, et se demande comment ils nous parlent (ou non) encore aujourd’hui

Projeté en ouverture du Festival de Cannes, Le Grand Bleu est démoli par la critique, comme le seront tous les autres films de Luc Besson. Le public, lui, le plébiscite. Plus gros succès de l’année 1988 (9 millions d’entrées), Le Grand Bleu devient le film miroir d’une génération qui se reconnaît dans cette épopée à la fois mystique et enfantine. Elle raconte la quête d’un homme imperméable au monde, qui n’est heureux qu’au fond de l’eau.

A l’époque, psys et sociologues s’interrogent, souvent avec mépris, sur ce film phénomène qui fascine les jeunes. On parle de film caisson pour autistes. De ridicule «mal de mère» – Lacan régnait encore en maître. D’une apologie du nihilisme.

Avec le recul, cette osmose générationnelle n’a rien d’extraordinaire. Le Grand Bleu répond aux attentes de l’adolescence: le roman d’apprentissage (deux petits garçons se retrouvent des années plus tard pour battre des records d’apnée), les références à la mythologie (Ulysse et les sirènes) et la tentation de passer de l’autre côté du miroir pour vivre une vie meilleure, plus pure et belle que celle promise par les adultes.

Suicide ou assomption? Chez Besson, le Paradis n’est pas au Ciel mais dans les Abysses. La mort y est douce, amniotique, désirable. Du moins pour le héros, incarné par Jean-Marc Barr, sorte de Petit Prince sexy mais indifférent au sexe. On se souvient de cette réplique: «Est-ce que ta nuit a été agréable?» lui demande Rosanna Arquette, encore sous le charme de leur étreinte. Et lui de répondre, après son bain de minuit solitaire: «Oui, j’étais avec le dauphin.»

Vingt-sept ans plus tard, que reste-t-il de cet antidote aux Dents de la mer? La sincérité de Luc Besson, d’exceptionnelles scènes aquatiques, une folle envie de Grèce, l’omniprésence pesante de la musique d’Eric Serra, et une fin dont on ne sait pas si elle est tragique ou heureuse. Happy end ou dépit end? Mais avant ce final matriciel, il faut se colleter avec des dialogues indigents, un manque de rythme entre les séquences maritimes et terrestres et une psychologie de Playmobil. Le Grand Bleu, c’est le mélange des indigos d’Yves Klein avec la naïveté surannée de la BD Bib et Zette.

Publicité