La parution du livre de Vanessa Springora Le Consentement révélerait un soi-disant «choc des époques», c’est bien pratique. Dans son ouvrage, l’écrivaine raconte la relation qui s’est nouée entre elle et Gabriel Matzneff à la fin des années 1980, alors qu’elle est âgée de 14 ans et qu’il en a 50. Ce récit vient, nous dit-on, libérer la parole à propos de l’abus de pouvoir exercé par certains écrivains sur de très jeunes filles (ou garçons) et révèle une certaine complaisance des milieux littéraires quant à ces agissements. On nous présente cela comme une sorte d’affaire Polanski de la littérature, une énième manifestation de l’ère post #MeToo. On nous dit, comme à chaque fois, qu’il s’agit d’une prise de conscience salutaire, que tout un monde ouvre enfin les yeux, que, cette fois-ci, on a compris. Combien d’affaires, de révélations, de polémiques médiatiques, de témoignages de victimes va-t-il falloir pour que cette prise de conscience soit, enfin, réelle?

Lire aussi: Vanessa Springora: les mots qui portent

Dans ses récits, pas d’ambiguïté

Certes, il n’y a plus grand monde pour prendre la défense de Matzneff. Le pauvre, il a moins d’amis que Polanski, ou alors ils le lâchent plus rapidement. Peut-être parce qu’il est moins célèbre aujourd’hui, puisque le pouvoir et la gloire permettent d’excuser des comportements qui valent l’opprobre et la prison aux gens «normaux». Certainement aussi parce qu’il est difficilement défendable: il écrit lui-même son attirance pour les enfants. En ce qui concerne Polanski, nous avons eu droit à la question de savoir si Samantha Geimer, âgée de 13 ans au moment des faits, était une femme ou une enfant. On nous a expliqué qu’elle avait «tous les attributs d’une femme», pour qu’on se rende compte comment, ainsi dotée, elle avait «provoqué» le désir du mâle. Car, dans notre société imprégnée de culture du viol, c’est la victime qui est tentatrice, alors que l’auteur du crime n’a simplement pas su résister, le pauvre bougre.

Oui, il a existé un petit milieu artistico-littéraire qui a soutenu ce genre d’idées, mais il n’était pas du tout représentatif

Passons. Matzneff est indéfendable. Dans ses récits, pas d’ambiguïté sur les âges, pas de zone grise, on parle bien d’enfants, qui ont parfois 8 ans, parfois 12, parfois 14. Comment faire alors? Comment justifier d’avoir toléré, que dis-je, encouragé, admiré, entretenu ce monsieur (n’ayant jamais très bien vendu ses livres, Matzneff vit de prix et de pensions attribués par ses éminents amis du monde littéraire et politique)? Comment expliquer l’avoir invité à la télévision, avoir ri à ses bons mots, avoir éludé les voix qui dénonçaient ce qui s’avère être des crimes? On se dit que, cette fois-ci, aucune excuse ne tiendra. Mais voici qu’on nous brandit une nouvelle ligne de défense: c’était une autre époque! On ne savait pas que ce n’était pas bien, la pédophilie était présentée par certain·e·s intellectuel·le·s (et oui, des femmes aussi…) comme faisant partie de la libération sexuelle, on ne peut pas juger avec les yeux d’aujourd’hui. Ah? Tout est relatif donc.

Et pourtant, personne n’a rien dit

J’avoue qu’il est sidérant de voir à quel point, sans la moindre empathie pour les victimes et dans l’incapacité d’assumer une quelconque responsabilité, les dominants arrivent toujours à retomber sur leurs pattes. Sauf que ça ne tient pas. D’une part, c’est un argument consternant avec lequel on pourrait tout justifier, l’esclavage, le nazisme et j’en passe. D’autre part, c’est une déformation de la réalité. Oui, il a existé un petit milieu artistico-littéraire qui a soutenu ce genre d’idées, mais il n’était pas du tout représentatif. De nouveau, se dessine une immense déconnexion entre l’élite et la société. Et puis, si les années 1970 ont charrié leur lot d’expérimentation et d’excès, ce n’était déjà plus le cas à la fin des années 1980 quand Matzneff a entretenu sa relation avec Vanessa Springora. Et encore moins en 1990, lors de cette émission de télévision où Denise Bombardier intervient pour dénoncer les agissements de Matzneff et est totalement isolée. L’argument de l’époque ne tient pas une seconde. Et pourtant, personne n’a rien dit. Parce que c’est cela la culture du viol, c’est ne plus être capable de voir ni de dénoncer l’intolérable, s’y être habitué, penser que ce n’est pas si grave, ou que c’est excusable.

Lire également: Vanessa Springora: «J’espère que ce livre offrira un personnage universel de prédateur»

Alors, si on ne veut pas continuer à s’horrifier tous les deux mois en redécouvrant les violences sexuelles et l’impunité de certains, il serait peut-être temps d’arrêter de trouver des excuses. Il serait temps de regarder la réalité en face, d’assumer ses responsabilités et, surtout, surtout, d’éduquer autrement.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.