L’ouverture du procès de Fabrice A. et l’examen minutieux des ressorts les plus noirs de l’âme humaine coïncidaient, lundi, avec le Jour du jugement de l’humanité. Je n’y peux rien, c’est le calendrier hébreu qui l’a voulu et c’est lui qui décide, puisque nous sommes tous (ou presque) fils et filles d’Abraham. Cette semaine, je me suis donc retrouvé seul face à moi-même, invité au repentir. Et voici mon terrible aveu: il m’arrive d’aller faire mes courses en France.

Je mesure parfaitement la gravité de la faute. Je connais les difficultés du commerce autochtone, les emplois menacés, l’économie genevoise qu’il faut soutenir… bref, je sais que c’est mal. Mais je sais également que vous me pardonnerez: vous aussi, vous faites vos courses en France. Régulièrement ou accidentellement, cela vous arrive. N’essayez pas de nier: je vous ai vu sur le parking de la Migros d’Etrembières, en banlieue d’Annemasse.

C’était un samedi. Ayant échoué, comme moi, à soumettre votre frigidaire aux principes les plus élémentaires du patriotisme économique, vous remplissiez de l’autre côté de la frontière, et à ras bord, le coffre pourtant profond de votre SUV. Ce jour-là, ployant sous la charge conjuguée des cabas et de la culpabilité, nous maintenions vous et moi notre bonne conscience à flot par la seule force d’un argument orange: oui, nous faisions nos courses en France, mais dans une enseigne suisse!

Certes, nous avions préféré Migros à Leclerc pour d’évidentes questions d’achalandage (Leclerc ne vend pas de thé froid de la Migros). Mais dépenser notre argent – fût-ce en euros – dans cette enclave helvétique nous offrait surtout le demi-réconfort de la demi-trahison. Si d’aventure nous étions pris la main dans le sac en plastique, nous pourrions plaider les circonstances atténuantes devant le tribunal du Grand Genève.

Ce n’est que de retour en Suisse que m’apparut la véritable raison du succès de cette Migros satellite. Au-delà du thé froid et des consciences malmenées, ce havre familier en terre étrangère entretient l’illusion d’un monde perdu. Les Genevois s’y pressent pour oublier que leur loyer, leurs primes, leurs impôts et les frais dentaires du petit dernier les conduiront, un jour ou l’autre, chez Leader Price. Migros Etrembières est un trompe l’oeil, un cache-misère, une dernière coquetterie. Migros Etrembières est le dernier bastion de notre dignité.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.