L'explosion avait secoué tout Greenwich Village. De l'immeuble au N° 18 de la 11e rue, il ne restait qu'un amas de gravats fumants. C'était le 6 mars 1970. Les corps des jeunes gens que les sauveteurs retiraient des décombres étaient méconnaissables. Les apprentis terroristes maîtrisaient mal l'emploi des explosifs. Ils préparaient dans la cave de cette maison bourgeoise des bombes qui serviraient à des attentats contre l'Université de Columbia et des installations militaires dans la région de New York. Weathermen. Ils avaient pris leur nom dans une chanson de Bob Dylan: «Pas besoin de météorologiste pour savoir où souffle le vent.» Ces petits groupes en dissidence armée étaient issus du SDS (Etudiants pour une société démocratique), mouvement radicalisé contre la guerre dans laquelle les conscrits par dizaines de milliers étaient jetés au Vietnam. Les plus révoltés avaient choisi de retourner leurs armes contre «le système».

Par miracle, deux jeunes femmes étaient sorties indemnes de l'explosion de la 11e rue: Katherine Boudin et Cathlyn Wilkerson, pour échapper à l'arrestation, avaient plongé dans la clandestinité. Philip Roth est parti de là pour écrire American Pastoral, le grand roman qu'il faut d'abord lire pour entrer dans la déchirure de ce temps.

Mais en 1970, la société américaine était illisible, brisée. Huit mois avant l'affaire de Greenwich Village, Neil Armstrong avait posé le pied, premier homme, sur la Lune. Un grand pas, avait-il dit, et l'affirmation d'une puissance prométhéenne. Les expéditions lunaires, pourtant, allaient s'épuiser d'elles-mêmes. Katherine Boudin, la terroriste, courra plus longtemps. Elle n'a été prise que onze ans plus tard, après un hold-up qui avait mal tourné.

Dans la formidable machine sociale des Etats-Unis, le moteur avait des ratés inquiétants. L'affaissement dans le fait divers et la crapulerie était devenu une tare nationale. Les citoyens américains commençaient à le comprendre quand cinq ombres ont pénétré par effraction, une nuit de juin 1972, dans les bureaux de l'immeuble du Watergate où le Parti démocrate avait son quartier général. Ce ne fut d'abord qu'un brigandage bizarre. Mais l'identité des malfrats, vite connue, déclencha par ondes successives l'une des plus graves crises politiques de l'histoire américaine: ils appartenaient tous au comité pour la réélection du président Richard Nixon, qui allait pourtant obtenir facilement, cinq mois plus tard, un second mandat.

Les braqueurs du Watergate avaient été chargés de poser des micros et de trouver des documents au siège démocrate. Par qui? Pour répondre à cette question, le pays est entré dans un feuilleton haletant de deux ans. Sous l'assaut des parlementaires et des journalistes du Washington Post, Richard Nixon et ses hommes de main tentaient par tous les moyens de colmater les brèches de leur forteresse assiégée: juges sacqués, torrent de boue, tentative de placer la présidence au-dessus de tout contrôle. Quand il dut s'échapper de la Maison-Blanche en août 1974, «Trick Dick» était une loque politique.

Le Watergate n'était pas un accident. Le mensonge et la corruption que les «plombiers» avaient dévoilés par mégarde étaient installés dans l'Etat. Les «papiers du Pentagone» l'avaient démontré dès 1971. Trois journaux avaient obtenu ce document secret et explosif grâce à la fuite organisée par un haut fonctionnaire écœuré. C'était un rapport rédigé pour Robert McNamara. Le secrétaire à la Défense de John Kennedy et de Lyndon Johnson, véritable organisateur de la guerre au Vietnam, avait été sur le tard pris de remords: il voulait savoir comment l'administration avait été conduite à prendre des décisions qui lui paraissaient finalement funestes.

La réponse était dans les «papiers», effrayante: aberrations, tromperies, terreur. L'assassinat du premier ministre Diem, l'allié sud-vietnamien, avait été organisé par la CIA. Surtout, l'incident du golfe du Tonkin, qui avait motivé le déclenchement de bombardements massifs sur le Vietnam du Nord, était un montage: la résolution au Congrès qui ouvrait l'escalade avait été rédigée avant même que l'incident naval, mineur, n'ait eu lieu.

Et ce qu'avaient fait les démocrates continuait sous les républicains. Nixon avait été élu sur la promesse de mettre fin à la guerre, et il envoyait Henry Kissinger négocier à Paris avec les hommes de Hanoi. Mais au même moment, l'armée américaine menait une guerre clandestine au Laos, et surtout au Cambodge, pour casser l'ennemi par l'arrière. Cette aventure bipartisane a fini dans l'abjection. Une paix honteuse d'abord, en 1973, pour pouvoir rapatrier les GI's vers un pays aussi démoralisé qu'eux. La fuite éperdue, enfin, quand en avril 1975 l'armée communiste a balayé le régime mis en place par les Etats-Unis et a pris Saigon. Les derniers diplomates américains s'enfuyaient par le toit de leur ambassade. Des centaines de Vietnamiens, qui avaient été leurs collaborateurs, attendaient au rez-de-chaussée qu'on les emmène aussi. L'officier qui les contenait est monté seul dans les étages, prétendant qu'il allait aux toilettes, et il a sauté dans le dernier hélicoptère.

Le pays était défait. A l'humiliation et à la rage s'ajoutaient les effets d'une crise économique sans pareille: inflation, chômage, récession; et soudain, après la guerre du Kippour, un pétrole beaucoup plus cher. Jamais la confiance des Américains dans toutes leurs institutions n'avait atteint un niveau si bas.

L'activisme politique, qui avait d'abord fleuri dans une sorte de jubilation révolutionnaire contre la guerre, s'est évanoui avec les illusions trop lyriques. La société américaine s'est émiettée dans cette «Me Decade», comme dit Tom Wolfe, ou dans la balkanisation, comme l'écrit le sociologue Kevin Phillips. Le repli hédoniste sur l'individu cultivant son corps et méditant, ou le repli revendicateur sur le groupe (minorités ethniques, femmes, homosexuels…) qui se définit contre les autres. Ou, encore, le retour au religieux, à la secte dont la forme extrême est le Peoples Temple, qui disparaît en 1978 dans un suicide collectif, sur ordre de son gourou, James Jones, au cœur de la jungle de Guyana.

Jimmy Carter a été élu en 1976 dans cette errance sociale. Le planteur de cacahuètes géorgien a battu Gerald Ford, l'héritier malhabile du désastre nixonien, parce qu'il paraissait échapper à la pourriture ambiante. Il croyait à une Amérique plus modeste et plus bienveillante. Et il a passé aux actes en organisant, à Camp David, une paix fragile entre Israël et l'Egypte. Mais ailleurs (aux Philippines, en Indonésie, au Nicaragua…), Carter n'a pas cessé d'appuyer l'influence américaine sur des régimes autoritaires et corrompus. Le pouvoir qui semblait le plus solide, celui du shah d'Iran, lui a explosé entre les mains en 1979. Et la décennie s'est achevée, pour les Etats-Unis, par la nouvelle humiliation de la longue prise en otages de leurs diplomates à Téhéran, et par une opération militaire désastreuse pour tenter de les libérer.

Ne fut-ce qu'un trou noir? Les nations ne se laissent pas enfermer dans une image. Mais les années 70 américaines, si pleines de défaites et de replis, ont eu une influence décisive sur la suite de l'histoire. Le mouvement conservateur (le mot convient-il bien?) qui domine aujourd'hui la vie politique du pays a puisé ses ressources dans ces années sombres. Il s'est nourri d'abord de la critique des idées libérales, qui sont celles en Europe du courant social-démocrate. La conquête des droits civiques pour les Noirs avait été complétée, dans les années 60, par la mise en place d'un système élémentaire de protection sociale. Ce gonflement de l'Etat, aux yeux des conservateurs, était un amollissement. Mais d'un autre côté, cet Etat, ils le voulaient fort pour rétablir dans le monde la prépondérance américaine qui venait d'être sérieusement ébranlée.

Cette double exigence, apparemment contradictoire, a inspiré toute la suite, de Ronald Reagan à George W. Bush, avec la parenthèse très personnelle de Bill Clinton. Ceux qui ont voulu le renversement par la force du régime de Saddam Hussein se souvenaient de la défaite face aux communistes vietnamiens. Elie Cohen, l'un de leurs théoriciens, considère ainsi que la guerre, en Indochine, pouvait être gagnée.

En Irak, une revanche par les armes a été prise. Mais l'après-guerre difficile a un goût de déjà-vu: les mensonges qui ont justifié le recours à la force sont peu à peu dévoilés, et l'Amérique va faire à nouveau l'expérience de la résistance du monde.

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