Il est des images qui disent tout. Celle de Leonid Brejnev, blême, incapable d'aligner trois phrases, soutenu à bout de bras par le fidèle Andreï Gromyko soucieux et un Helmut Schmidt inquiet, est de celles-là. Cette visite en Allemagne en mai 1978 suscite autant d'intérêt que celle d'une star. Les services spéciaux occidentaux ont envoyé leurs meilleurs limiers, psychologues, médecins et autres sondeurs de déchéance. Une seule question les intéresse: quel est l'état de santé du vieux dinosaure soviétique, autrement dit, quand sonnera l'heure de la succession? L'Occident paraît figé, tétanisé en cette fin des années 70. Il attend l'erreur du maître du Kremlin pour bouger.

L'Union soviétique semble au faîte de sa puissance. Ce n'est qu'une façade pourtant, mais on ne le comprend pas encore, un village Potemkine qui cache l'état de délabrement avancé de l'Empire soviétique. Mais nous n'en sommes pas là.

Profitant de l'effacement provisoire des Etats-Unis après leur humiliante défaite au Vietnam (lire Le Temps du 7 juillet), Moscou va passer à l'offensive. Pas en Europe, le rideau de fer glace le continent, la menace des missiles suffit, mais l'attaque est portée au sud. Dans ce qu'on appelle désormais le tiers-monde. L'expansionnisme communiste va se manifester en Amérique latine, en Afrique et en Asie par le soutien aux guérillas et aux mouvements révolutionnaires en lutte contre des régimes corrompus et des oligarchies soutenues sans retenue par une Amérique obnubilée, avec quelques raisons, par la théorie des dominos. L'URSS avance ses pions. Avec comme tête de pont Cuba, qui va, surtout en Afrique, envoyer des dizaines de milliers de soldats «internationalistes».

La carte du monde semble donner raison aux stratèges du Kremlin: les victoires succèdent aux victoires. Les Etats-Unis sont tétanisés par la chute des dominos et paralysés par la débâcle vietnamienne. Il leur faudra une décennie pour s'en remettre. Point culminant, mais aussi son arrêt de mort de l'avancée soviétique: l'intervention en Afghanistan en 1979. Une décennie d'expansion communiste, par la force, plus que par l'idéologie. Car, paradoxe explicatif de la débâcle à venir, cette décennie marquera la défaite totale de l'idéologie communiste et le triomphe de la pensée anti-totalitaire en Occident. Elle prépare le retour de l'Amérique triomphante et des valeurs du libéralisme.

L'URSS ne peut plus compter sur son emprise idéologique pour convaincre à l'intérieur et séduire à l'extérieur. La répression se fait moins brutale, mais plus sélective. La société soviétique bénéficie durant les années Brejnev d'une croissance relative, le bien-être augmente, mais il a un prix: l'indifférence. Les intellectuels qui se révoltent sont certes rares, mais la répression qui va s'abattre sur eux va finir de discréditer et de miner le régime. L'URSS a beau avoir signé les accords d'Helsinki, s'engageant à respecter les droits de l'homme, elle use de sa puissance dominante pour agir à sa guise. Les opposants sont mis en prison, en asile psychiatrique ou forcé à l'exil. Un terme fait dès lors son apparition dans le vocabulaire politique: dissident. Avec Andreï Sakharov, figure morale de la résistance au totalitarisme, Alexandre Soljenitsyne va jouer un rôle majeur dans la défaite morale du communisme et la chute de l'Empire.

Ils sont certes déjà un certain nombre d'intellectuels à avoir tenté d'avertir le monde de l'horreur du système totalitaire soviétique. Depuis les années 30, Souvarine et Arthur Koestler, et jusqu'à Anatoli Martchenko (Mon Témoignage) ou Evguénia Guizbourg (Le Ciel de la Kolyma), l'instruction contre le totalitarisme a été menée. Mais leurs cris restent sans réponse. Cependant la publication en 1974 de L'Archipel du goulag va être un électrochoc. Un réveil brutal de la conscience.

Le succès est colossal: le premier tome se vend en quelques semaines à 700 000 exemplaires, rien qu'en France. La magistrale œuvre de décilement de Soljenitsyne trouve enfin une intelligentsia occidentale, en particulier française, réceptive. Il n'y a plus de raison impérieuse pour occulter la vérité, de silence tactique, de peur du parti pour taire la critique du socialisme soviétique. Mai 68 avait permis aux intellectuels de gauche de s'émanciper de l'URSS. Mais pour souvent tomber, comme les maoïstes, dans le culte d'un totalitarisme mystique, applaudissant les Khmers rouges, bêlant les slogans les plus crétins en brandissant un petit livre, négation de l'intelligence.

Mais cette décadence juvénile n'allait pas durer. Mao meurt en 1976, encore louangé avec complaisance en France, d'Alain Perrefitte à Jean Daniel. Pourtant la démaoïsation va bon train, notamment sous l'influence au-dessus de tout soupçon du sinologue Jean-Luc Domenach.

Pas loin, des têtes bien faites – d'anciens maoïstes souvent – se libèrent. Interpellés par les dissidents du goulag soviétique, ils engagent un combat éthique contre le communisme. On les appellera les «nouveaux philosophes». Télégéniques et charmeurs, ils deviendront ce qu'on n'appelle pas encore des «people» et cela contribuera fortement au succès de la démystification du communisme.

En 1975 paraît La Cuisinière et le mangeur d'hommes d'André Glucksmann, au moment même où le lucide Jean-François Revel publie La tentation totalitaire. Glucksmann récidive en 1977 avec un opuscule fondateur Les Maîtres penseurs, une généalogie des totalitarismes et Bernard-Henri Lévy lui emboîte le pas la même année avec sa populaire Barbarie à visage humain. Ce bellâtre de 28 ans, agrégé de philo, qui se définit comme «l'enfant naturel d'un couple diabolique, le fascisme et le stalinisme», devient rapidement la figure de proue de ces «nouveaux philosophes», sous le regard bienveillant à Apostrophes du «vieux» Maurice Clavel, adoubé comme «Oncle» par ces rebelles mondains, tous heureux de la caution «christiano-gaullo-gauchiste» volontiers donnée par cet inlassable philosophe de la liberté. La Suisse romande connaîtra de manière éphémère «son» nouveau philosophe avec la publication en 1978 de Requiem pour une révolution perdue du vaudois Claude Jaquillard.

L'effondrement du mythe intellectuel communiste sera sanctifié par sa photo officielle et historique. Le 26 juin 1979, André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy entourent Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, les vieux ennemis, réunis sur le perron de l'Elysée, pour demander à Valéry Giscard d'Estaing son soutien pour l'opération «Un bateau pour le Vietnam», afin de sauver les boat people fuyant le «paradis» communiste du Vietcong, à peine la victoire héroïque du «petit peuple» acquise… Une opération où l'on croisera également les «French Doctors», Bernard Kouchner et compagnie, fondateurs de Médecins sans frontières, un autre engagement de ces années-là.

La disqualification idéologique du communisme a pris des chemins variés dans les différents Etats de l'Ouest. En France, plus qu'ailleurs, elle a passé par l'affranchissement idéologique, tournant parfois au règlement de comptes intellectuel, qui a primé sur l'évolution des appareils politiques. La graine anti-totalitaire allait germer et profondément influencer le cours intellectuel et politique des deux décennies suivantes. Mettant à genoux le «socialisme d'Etat» et les partis communistes.

En URSS, le pouvoir soviétique allait agoniser pendant de longues années après la mort de Brejnev en 1982. Les premiers échos des lézardes nous parviendront de Varsovie. Dans un pays, dont l'un des fils est devenu pape, le syndicat Solidarnosc va entamer dès 1980 un processus qui s'achèvera par la chute du mur de Berlin près d'une décennie plus tard, une défaite humiliante de l'Empire soviétique en Afghanistan, comme une réplique de la débâcle vietnamienne de l'Amérique. Et la fin de l'Union soviétique comme construction, la fin du communisme comme idéologie. La fin d'un siècle.

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